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Moritz Leuenberger ou l’intelligence du paradoxe utile

En annonçant dès maintenant son départ pour la fin 2010, Moritz Leuenberger pourrait déclencher la réforme du gouvernement qu’il n’a jamais souhaitée

Photo de Seiiti Arata Photo de Seiiti Arata (licence CC)
icone auteur icone calendrier 10 juillet 2010 icone PDF DP 

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Le Conseil fédéral compose une autorité que la Constitution veut collégiale; mais en réalité ses membres agissent pour leur propre compte et gèrent leur style et durée de fonction eux-mêmes, en principe d’entente avec leur parti.

Aussi, sauf non réélection par l’Assemblée fédérale, sort commun de Ruth Metzler et de Christoph Blocher en cette première décennie du 21e siècle, un conseiller fédéral met fin à sa vie gouvernementale quand et comme il le souhaite.

Moritz Leuenberger vient de confirmer cette liberté en l’exerçant de manière tout à fait inédite. Vendredi 9 juillet, il s’est contenté d’annoncer qu’il quitterait l’exécutif au 31 décembre prochain, s’épargnant ainsi la lourde perspective d’une troisième année présidentielle que seuls Philipp Etter et Kurt Furgler auront connue au siècle dernier. La lettre officielle de démission parviendra en octobre à la présidente de l’Assemblée fédérale, à la fin de la session d’automne. D’ici là, les médias tiennent le feuilleton d’un été que le doyen du Conseil fédéral vivra comme le moins chargé depuis quinze ans.

Voilà qui lui donnera peut-être le loisir de réfléchir plus librement à un thème vis-à-vis duquel il a toujours affecté le détachement blasé dont il possède le secret: la réforme du gouvernement. Le loisir aussi de méditer avec toute la subtilité et l’humour qu’on lui connaît sur le paradoxe qu’il incarne.

Fin représentant de la métropole zurichoise, réputée créative et friande de nouveautés, Moritz Leuenberger recourt avec un grand naturel aux techniques d’information les plus contemporaines, blog en tête. Mais, sur le fond, il se montre fort conservateur, s’accrochant aux institutions en place depuis 1848. Contradiction: c’est le même conseiller fédéral qui aura d’une part évoqué dans plusieurs de ses brillants et fignolés discours (DP 1456) la souplesse de pensée et l’esthétique du changement et, d’autre part, régulièrement ironisé sur toute velléité de réforme du gouvernement et résisté avec constance à toute rénovation de la concordance.

Il considère que les situations nouvelles, vécues en particulier ces derniers temps, n’exigent pas des procédures différentes, encore moins des révisions législatives, tout juste des changements d’attitude de la part des membres de l’exécutif. S’agissant par exemple des milieux bancaires, Moritz Leuenberger n’a jamais supporté que les demandes venant des établissements du Paradeplatz soient reprises sans le moindre examen critique par la majorité gouvernementale. L’énervent aussi les continuels empiétements du Parlement qui, non content de sa mission de législateur, se montre volontiers tenté de faire de la cogestion.

Or voilà que le «paradoxe Leuenberger» pourrait développer un effet positif inattendu et se révéler finalement porteur d’avenir. Car s’il devait entraîner d’autres démissionnaires dans son sillage, le conseiller fédéral zurichois pourrait bien provoquer ce qu’il n’a sans doute jamais souhaité: l’élection groupée de plusieurs candidats qui, certes, ne figureront pas sur une liste commune mais partageront au moins les priorités gouvernementales convenues pour le reste de la législature en cours. Au nombre desquelles figurerait enfin une proposition de véritable réforme du gouvernement qui dépasserait le doublement de la durée présidentielle et la multiplication des sous-ministres. Ce projet exclurait de fait l’UDC et devrait lui ôter toute chance de retrouver le second siège perdu en même temps que son grand stratège Christoph Blocher. On entrerait de plain-pied dans cette «concordance à géométrie réduite», depuis longtemps préconisée par DP, qui vient d’en d’ailleurs d’en faire le rappel.

Mais ce programme à court terme pourrait s’avérer d’une utilité plus fondamentale. Il servirait d’exercice préparatoire, susceptible de faciliter la rédaction d’un programme crédible pour la prochaine législature, que les partis décidés à jouer le jeu de la concordance devraient négocier à l’appui de leurs prétentions électorales pour l’automne 2011.

Cela fait beaucoup de conditionnels mais, quoi qu’on en dise, les événements récents ne pourront demeurer sans conséquences. Ils ont trop entaché l’image des élus fédéraux, au gouvernement comme au Parlement, pour que les députés ne comprennent pas l’urgente nécessité de se ressaisir. Une vacance multiple au Conseil fédéral en décembre prochain leur en offrirait une belle occasion, à ne manquer sous aucun prétexte de politique partisane ou personnelle.

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Discussion

  • Le scénario que vous appelez de vos voeux est possible, mais vraisemblable…? on peut en douter.

    Quant à ML, n’a-t-il pas été avant tout un arriviste pour lequel la « longue marche à travers les institutions » des gauchistes soixanthe-huitards  n’aura été qu’un tremplin?

    En ce sens, n’était-ce pas un coup de maître de la bourgeoisie suisse allemande de droite d’élire ce personnage vaniteux, pour mieux enterrer les espoirs de changement réel qui avaient animé certains?

    N’a-t-il pas ruiné la légitimité de la gauche social-démocratique en incarnant un esthétisme bourgeois bohème superficiel, d’un goût discutable, qui n’a rigoureusment rien apporté au plan du progrès social, mais a exaspéré la base socialiste et poussé ses électeurs en masse dans les bras du « soixante-huitard de droite » Blocher, qui inspirait plus confiance parce que, lui au moins, avait de vraies convictions.

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