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Ces normes comptables qui ont précipité la chute du système financier

La manière de comptabiliser la valeur des entreprises n’est pas une question purement technique

Le sujet est technique, donc ardu. Il ne fait pas la une des journaux, contrairement aux réglementations sur les bonus, les fonds propres, les liquidités et la dimension des entreprises que tente difficilement d’élaborer la communauté internationale. Pourtant la définition des normes comptables joue un rôle déterminant dans le fonctionnement de l’économie de marché.

Les normes comptables sont censées garantir la clarté et la véracité de la situation financière des entreprises cotées en bourse, à savoir qui font appel public à l’épargne. Les informations fournies devraient garantir le bon fonctionnement du marché en fournissant des données fiables aux investisseurs. En réalité, elles ont été conçues pour les besoins des investisseurs à court terme. Elles considèrent les entreprises comme de simples portefeuilles de valeurs et non comme des créatrices de valeur. Cette perspective comptable réductionniste a contribué à la crise financière.

En réaction à la lenteur des Etats à promulguer les normes comptables standardisées indispensables à une économie mondialisée, les organisations professionnelles des cabinets d’audit ont pris l’initiative. En 1973, elles créent l’International Accounting Standards Committee (IASC) qui devient en 2001 l’International Accounting Standards Board (IASB). Cette organisation privée a édicté des normes IAS qui font aujourd’hui référence. Jusqu’alors, les actifs des entreprises étaient valorisés à leur coût historique, c’est-à-dire leur coût d’acquisition. Conformément au principe de prudence, les plus-values potentielles, non réalisées, ne pouvaient figurer dans les actifs. L’IASB a abandonné ce principe en optant pour la «juste valeur» (fair value), comptabilisation à la valeur du marché.

Concrètement, lorsque l’indice boursier est à la hausse, les plus-values latentes augmentent, ce qui valorise les actifs d’une société. Cette valorisation à son tour stimule le cours boursier de l’entreprise et valorise ses actifs. Un cercle vertueux? En réalité un mécanisme qui stimule la bulle spéculative. Et lorsque la bulle éclate, l’euphorie économiquement injustifiée fait place à une déprime tout aussi injustifiée. Les entreprises doivent faire face à des moins-values énormes, sans rapport avec leur santé économique. On a pu observer ce phénomène avec la paralysie du système bancaire en 2008.

Le G20 a réagi aussitôt, pour se calmer en 2009 déjà en confirmant le principe de la juste valeur. Pour qu’à nouveau, au nom de ce principe, nous assistions à la destruction de valeurs réelles et d’emplois? Sous-jacente à ces normes techniques, c’est une confiance aveugle dans la capacité de régulation du marché qu’on perçoit. L’enjeu est donc politique et cette réglementation ne peut être laissée aux bons soins d’experts privés. A condition que les Etats fassent enfin acte de présence.

On peut se référer au rapport très complet mais assez technique de Didier Marteau et Pascal Morand à l’intention du ministère français de l’économie et des finances.

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Discussion

  • 1
    curieux says:

    Mais au fond pour quoi plaidez-vous? Pour les nouvelles normes comptables IAS, ou pour une pratique plus raisonnable comme l’étaient les normes en vigueur en Suisse auparavant?

    Ces nouvelles normes obligent à comptabiliser plein pot des plus values virtuelles, basées par exemple sur des cours boursiers de participations détenues, cours qui peuvent être ridiculement gonflés par la spéculation et qui peuvent être enregistrés à la bourse dans des volumes de transactions minimes de sorte que la cession réelle de la participation à ce prix ne serait pas possible. Ceci n’est qu’un exemple d’un certain esprit de ces normes, qui en effet aboutissent à des destructions d’entreprises et d’emplois.

    Pour prendre l’exemple de participations surévaluées détenues par une entreprise: la conséquence des normes IAS ou IFRS (la même chose mais en version européenne) sera qu’un bénéfice non réalisé illusoire apparaîtra, qui entrainera le droit aux bonus des managers, liés contractuellement à ces niveaux d’évaluations boursières, d’une part, et une taxation exorbitante sur un bénéfice fictif d’autre part. Souvent il n’en faut pas plus pour saigner une entreprise et la mettre à mort.

    Je me demande pourquoi les politiques ont gobé ce changement purement idéologique qui n’est en réalité rien d’autre qu’un des effets de l’impérialisme américain. Ca va avec la « corporate governance » et autres tartes à la crèmes très néfastes, qui vont à l’encontre de la sagesse qu’on pratiquait avant dans les entreprises européennes et surtout suisses, qui permettait de constituer des réserves latentes, et donc de traverser les périodes d’adversité en gardant une vision à long terme. Le résultat était bien meilleur en terme de santé de l’économie, des entreprises et bien entendu de l’emploi.

    La nouvelle conception est perverse, ne visant que l’aspect boursier des choses, dans l’intérêt du profit à court terme tant des managers que des actionnaires purement boursiers, par opposition à un actionnariat de référence, familial ou non, visant le long terme. C’est la culture des cowboys yankees, très dangereuse en l’occurrence. Elle n’est viable (et encore) que pour les grandes multinationales cotées en bourse. Or, celles-ci ne sont pas l’épine dorsale de l’économie, nulle part.

    Vous semblez maintenant prendre un peu vos distances avec cette idéologie comptable. Mais enfin, ne voyez-vous pas qu’elle est consubstantielle au processus d’intégration européenne que vos milieux soutiennent aveuglément?

    Ce processus a pour finalité de transformer le grand marché européen en marché secondaire du marché US, subordonné aux intérêts nationaux US, l’Europe politique n’étant qu’une colonie US, le but étant un espace juridique commun dans lequel seul le droit américain s’appliquera, le tout, évidemment, pour le plus grand avantage des multinationales américaines d’abord, et accessoirement les autres multinationales, qui sont les vrais acteurs, bénéficiaires et donneurs d’ordre oligarchiques de l’Union Européenne, ce monstre antidémocratique ou la démocratie est remplacée par la « gouvernance » des oligarchies multinationales économiques.

    Tant que vous ne réviserez pas votre option fondamentale pro européenne, votre critique de ces changements de culture comptable et d’un certain néo libéralisme destructeur ne seront pas crédibles. Car le processus d’intégration européenne est par essence incompatible avec une gestion des entreprises visant le long terme. Il est par essence inféodé à la conception « marche ou crève » des yankees.

    Je dis ça en défenseur d’une économie libérale patrimoniale et conservatrice, concurrentielle bien sûr, mais pas jusqu’à la destruction mutuelle des entreprises. Pourquoi la gauche sociale démocrate a-t-elle fait le choix de devenir la servante du capitalisme yankee de court terme, de la concurrence sans frein et de la destruction d’emplois qu’impliquent le projet hégémonique de l’EUROTAN dans lequel vous voulez que la Suisse s’engage à fond alors que c’est contraire à ses intérêts?

    Je ne comprendrai jamais cela mais j’y vois la cause évidente de l’effondrement électoral de la social démocratie en Europe, et en Suisse. 

  • Ce n’est pas tant la valeur (fair market value) ne tolérant pas les réserves latentes qui pose problème, mais les calculs de valeurs d’entreprises reposant sur la capitalisation future des flux (discounted cash flow) de trésorerie « bricolés » avec des taux et des visibilités totalement irréalistes.

  • 3
    Giorgio Zürcher says:

    Il y a 60 ans, quand j’étais étudiant à Berne, l’entreprise était considérée le point central de l’économie. Elle était responsable devant les actionnaires, les employés et même devant la société entière. Ehrard, ministre de l’économie de la République fédérale allemande, parlait de «Soziale Marktwirtschaft». Un des buts fondamentaux de l’entreprise était de garantir sa propre durée. (Alfred Walter «Einführung in die Wirtschaftslehre der Unternehmung»).

    Donc pour atteindre ce but il était souhaitable, peut être même nécessaire, de constituer des réserves latentes. Je suis donc tout à fait d’accord avec Jean Daniel et même avec «curieux», à part son ton quelque peu raciste envers les Américains et son dogmatisme anti UE.

    Par contre la méthode de calculer la valeur de l’entreprise reposant sur le discounted cash flow n’est nullement responsable des bulles spéculatives. Cette méthode est bonne si on l’emploie avec prudence et pourvu qu’elle ne soit employé seule.

  • 4
    curieux says:

    Cher Monsieur Zürcher, Je découvre aujourd’hui seulement votre réaction dans laquelle vous mettez en cause mon « ton quelque peu raciste envers les Américains et mon dogmatisme anti UE ».

    Lisant votre réaction je peux vous dire que je suis d’accord avec vous à 100% sur la conception de l’entreprise qui doit garantir sa propre durée. Même sur l’utilisation raisonnable de la méthode du discounted cash flow, je suis d’accord.

    En revanche je ne vois pas ce que mes propos avaient de racistes envers les USA. Je respecte ce pays et sa conception du business. En revanche je conteste la tendance hégémonique qui prétend nous imposer, via le protectorat US appelé UE, la législation américaine dans notre propre ordre juridique. C’est une réalité et je peux vous donner de la documentation là dessus.

    Par contre j’accepte le reproche de « dogmatisme anti UE ». Vraiment l’UE est un Léviathan contre lequel nous devons nous défendre à tout prix. C’est ma conviction profonde. 

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