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Harald Szeemann (1933 – 2005) : Quand le conservateur devient agitateur

Marco Danesi
15 juillet 2005
DP 
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Le musée des obsessions a perdu son inventeur. Harald Szeemann est décédé au mois de février de cette année. L’ancienne usine de Tegna au Tessin, pas loin de Locarno, qu’il avait transformée en archives, boîte à penser, manufacture, se découvre orpheline. En attendant le partage de trésors accumulés, il faut relire Ecrire les expositions, un livre qui raconte l’art disséminé aux quatre coins du monde par ce Bernois boulimique.

Le grand-père exposé
Harald Szeemann doit quitter son appartement bernois en 1974. Avant de déménager, il expose l’héritage du grand-père coiffeur. L’arbre généalogique façonne l’espace. Les souvenirs gigotent autour de la valise emportée par la famille au moment de quitter Londres, au début du siècle passé. Les événements ressuscités s’accrochent à un porte-couvercles, arraché à la cuisine de la grande-mère.
Dans les couloirs, les passages et les entrées, Szeemann évoque les racines familiales plongées dans l’Empire austro-hongrois. Malgré sa petite taille, handicap insurmontable pour une carrière de barbier, Grand-père s’improvise autodidacte. Il s’expatrie, court l’Europe et débarque au Cap, en Afrique du sud, engagé sur un navire pour couper barbes et cheveux de l’équipage. Maître-coiffeur de retour dans la capitale britannique, il émigre vers la Suisse où il ouvre plusieurs salons. Jusqu’à sa mort, il garde un cabinet privé dans lequel il reçoit ses vieux clients.
Les pièces de l’appartement éclairent en revanche les idées fixes de l’ancêtre. Szeemann entasse le mobilier soustrait à la maison des grands-parents. Il découvre ainsi un collectionneur hors pair de sérigraphies et gravures. Il dévoile sa passion pour la mise en plis féminine. Il surprend les reliques qui garnissent les longs couvre-feux supportés pendant la Deuxième Guerre mondiale.
L’exposition devient exemplaire. Un cas idéal. Elle se métamorphose en rite d’initiation. Szeemann apprend la façon de placer des ustensiles afin qu’ils disent davantage que leur nom. Il fouille les liens entre les choses. Il piste le pouvoir de projection des objets. Finalement, il matérialise une biographie via le regard d’un tiers qui s’exhibe à son tour.

Les obsessions au musée
Le grand-père pousse Szeemann vers un monde de spéculations en quête de public. Ce sont les obsessions. Quelque chose qui se démène sans cesse pour apparaître. Qu’il faut visualiser, répète-t-il à l’envi. Rien de négatif ou de pathologique. Il vaut mieux imaginer de l’énergie qui cherche à jaillir. Elle s’agite dans tout être humain mais dans des directions différentes. Untel se donne à la politique, un autre à la littérature, Szeemann monte des expositions. Après avoir monté Quand les attitudes deviennent formes (1969) – les œuvres laissent la place à l’ébauche, au geste, au projet – et après avoir découvert les mythologies individuelles (Documenta 5, 1972) qui racontent l’universel dans la langue du moi, les obsessions lui suggèrent la possibilité de «faire de l’exposition mon mode d’expression propre, vécu, qui sert, in fine, également à autrui».
Le musée des obsessions qui en découle ressemble à un chaudron d’énergies, un magma qui brûle en amont des signes, du langage et de l’histoire. Très pragmatiquement Szeemann fonde une agence pour le travail intellectuel à la demande (Agentur fur Geistige Gastarbeit). Indépendant, il peut jouer le jeu de l’offre et la demande à sa guise. Il s’affuble en saisonnier, voire en mercenaire, toujours exportable. Prêt à déposséder les institutions de leur pouvoir conservateur. En gros, il vend des expositions malléables à l’excès, toujours à l’affût de l’originel, des turbulences primordiales. De là sortiront Les Machines célibataires (1975-1977), Monte Vérità (1978-1980), Le désir de l’œuvre totale (1983-1984), Traces, sculptures et monuments de leur voyage précis (1985-1986), Zeitlos (1988), La Suisse visionnaire (1991).

Penseur sauvage
Harald Szeemann a écrit des dizaines de textes en quête des utopies enfuies dans les œuvres d’art qu’il a traquées, assemblées, disloquées, indexées. Ecrire les expositions, publié en 1996, recueille préfaces, avant-propos, postfaces, interviews, proses et poésies produits pendant près de cinquante ans d’activité frénétique. D’emblée, il livre son identity-kit: «Je suis un penseur sauvage». Libre comme l’air, il savoure les rêves qui habitent les hommes. Il plonge corps et âme dans l’officine de Vulcain où l’on fabrique les mythes. C’est un amour obsessionnel pour le «subjectif unilatéral» – il y a toujours un individu, seul, au cœur d’une œuvre d’art, d’un tourbillon d’énergies – tout le contraire de l’anonyme collectif. Cette cellule anarchique, séparée du reste, volatile, mérite le musée. Il faut reconnaître son originalité et la défendre becs et ongles. Les musées servent à propager et protéger ces organismes fragiles. Comme autant de bonnes nouvelles porteuses de vérités. Alors on bannit les commissions, nécessaires certes au contrôle administratif des institutions, mais inaptes au dialogue avec les créateurs. Le choix ou l’achat d’une œuvre est un acte d’amour, d’un «je» face à un autre «je». La sauvagerie largue alors les amarres, emporte l’esprit et bâtit l’aventure du regard. Elle bricole couche par couche la mémoire collective dans l’œil de la société. md

Harald Szeemann, Ecrire les expositions, La Lettre volée, Bruxelles, 1996.

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