Mode lecture icon print Imprimer

Livre d’Etienne Piguet, Flux migratoires (1) :Les étrangers en nombre

Trois millions et demi de travailleurs étrangers
«ont gagné la Suisse» entre 1949 et 2001, cinq millions si l’on
considère les non actifs. C’est l’estimation d’Etienne Piguet,
professeur à l’Institut de géographie de l’Université de Neuchâtel et
auteur de L’Immigration en Suisse depuis 1948 publié chez Seismo.
Chaque année plus de soixante mille personnes, «l’équivalent de la
population du canton du Jura», ont passé les frontières suisses munies
d’un permis de séjour, près de 180 000 en 1962 et à peine plus de 26
000 en 1976. Pendant la même période, l’Europe occidentale a drainé
vingt millions d’immigrants pour satisfaire ses besoins en main-d’œuvre.
Les
chiffres, avec toutes les précautions méthodologiques d’usage évoquées
par le chercheur, soulignent l’ampleur du phénomène et son importance
pour la Suisse contemporaine, un grand pays d’immigration aux côtés des
Etats-Unis, du Canada et de l’Australie. Sans étrangers, sa population
serait plus âgée et atteindrait tout juste cinq millions d’habitants.
Voilà
pourquoi Etienne Piguet revendique une chronologie et un regard
d’ensemble sur les va-et-vient des femmes et des hommes qui ont
contribué à façonner le pays. Les études existantes s’intéressent
rarement aux grands nombres et au contexte international. De plus,
elles ignorent les liens entre les effectifs d’immigrés, leurs
fluctuations et leur intégration. Les bouleversements récents des flux
migratoires appellent en revanche une vision aérienne, une synthèse
statistique. C’est un travail descriptif, qui s’éloigne pour un temps
des visages en chair et en os, pour privilégier les décomptes et les
graphiques, quitte à mettre en scène plus tard groupes et individus
dans un paysage de courbes et de pourcentages. L’ouvrage, issu du
programme national de recherche «Migrations et relations
interculturelles» du Fonds national de la recherche scientifique,
enrichit la compréhension des cinquante dernières années d’immigration
déjà abordés par deux autres livres financés par le même programme :
Histoire et politiques d’immigration, d’intégration et d’asile en
Suisse depuis 1948 dirigé par Hans Mahning (2003) et Les migrations et
la Suisse sous la responsabilité de Hans-Rudolf Wicker, Rosita Fibbi et
Werner Haug (2003). L’un et l’autre édités chez Seismo.

Du travailleur au non actif
Après
une période plutôt libérale dans l’immédiat après-guerre, la
Confédération veut contrôler les contingents de travailleurs étrangers.
Elle appelle les statistiques à son secours. Toutefois jusqu’aux années
septante, on dénombre exclusivement les immigrés qui ont un emploi (85%
des effectifs). Tous les autres ne comptent pas. Et ce sont les actifs
qui subissent les mesures de plafonnement et l’impact des crises
économiques (150 000 départs environ lors de la récession des années
1970). Leur lente diminution va de pair avec l’accroissement des non
actifs. A partir de 1991, ces derniers devancent les salariés, surtout
via le regroupement familial.
L’asile, malgré sa croissance
régulière depuis 1981 (date des premières données sur les réfugiés),
représente dix pour cent de l’immigration totale au début du xxie
siècle. Les variations du nombre d’étrangers s’affranchissent ainsi de
plus en plus de la conjoncture. L’explosion des années cinquante,
suivie par le déclin rapide entre 1963 et 1976, avec une augmentation
modérée jusqu’en 1992 s’explique encore à coup de PIB. Par contre, les
fluctuations successives débordent les facteurs économiques. Elles
dépendent également de la situation internationale et des comportements
des groupes nationaux établis en Suisse.
Non sans ironie, Etienne
Piguet note que la «Suisse n’a jamais obtenu les immigrants qu’elle
souhaitait ! A l’issue de la guerre, elle aurait préféré les Allemands
et les Autrichiens aux Italiens, mais les autorités d’occupation
françaises en Allemagne s’y opposèrent. Au cours des années 1960, elle
aurait préféré continuer à attirer les Italiens du nord, mais les
Italiens du sud se présentèrent. Après la crise des années 1970, la
concurrence en Europe obligea les autorités à ouvrir la porte à la
Yougoslavie et au Portugal. Enfin, aujourd’hui encore, il semble que la
main-d’œuvre extra-communautaire soit seule prête à accepter les
conditions proposées dans certaines branches. Les revendications pour
un recrutement plus lointain en direction de l’est et du sud s’avèrent
donc peu nouvelles en perspective historique.» md

Les femmes oubliées

Un
travailleur étranger est forcément un homme. Les études sur les
migrations oublient volontiers les femmes. Pourtant, entre 1949 et
1959, l’immigration féminine tient le haut du pavé. Les rares
recherches montrent qu’il s’agissait surtout de travailleuses
italiennes employées de maison ou engagées dans l’industrie textile et
alimentaire. A partir de 1960, l’immigration masculine a repris le
dessus, notamment chez les saisonniers, renforcée également, jusqu’en
1992, par l’acquisition automatique de la nationalité suisse des femmes
étrangère épousant un Suisse. De nos jours, les ressortissants des pays
riches (Allemagne, USA, France, Grande-Bretagne, Autriche, etc.) sont
plutôt des hommes, alors que les immigrés du sud se partagent plus
équitablement entre les sexes.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/1221
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/1221 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Les commentaires sont fermés.