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Tokyo : L’ère du flipper

La foule terrasse les passages à piétons tracés à
l’endroit, à l’envers, de biais, de travers, partout. Le peuple du
shopping piétine le carrefour de Shibuya, quartier des loisirs et des
jeunes, écrit le guide. Ils ont vingt ans en moyenne, quand le reste de
l’archipel vieillit, victime d’une espérance de vie monstrueuse : 85
ans pour les femmes, 78 pour les hommes. La vague enfle, noire de
monde. Elle se cabre avant de soulager la pression de la fourmilière.
Elle décharge des individus heureux de traverser la route. Ensuite, ce
sont les voitures qui décollent la marmelade humaine. Tokyo exulte au
milieu d’une agglomération de trente-cinq millions de personnes.

Les
filles se bagarrent dans les photomatons. Elles posent, s’exposent,
pouffent à chaque photo. L’appareil mitraille les petits clichés
autocollants qui servent à monter un manga personnalisé. Les teenagers
jouent aux vedettes pour quelques yens. Le faux au prix du réel les
arrache à la folie du «on». Le japonais ignore la première personne. Il
méconnaît le vertige de la solitude. Impensable dans un pays où
s’entassent 330 habitants au kilomètre carré (165 pour la Suisse). La
généalogie, la filiation effacent le prénom. Les ancêtres morts
tourmentent les vivants, à jamais. Au pied de Shibuya, la clameur cogne
sur les pachinko. Les clients lancent les billes dans le circuit et le
tapage commence. Ils avalent cigarettes et bonbons, courbés sur les
flippers. Quand on gagne, les machines vomissent une avalanche de
billes. Que l’on échange contre des bibelots. Les jeux d’argent sont
interdits, même si on monnaie les trophées dans des kiosques voisins.
Pachi-pachi, dit le japonais. Le clapotis des petites choses ou le
crépitement du feu. La musique matraque les corps. Les assèche, puis
les relâche. A la fin, il ne reste qu’à manger nouilles, porc et
bouillon. A défaut McDonald’s et Wendy’s balisent le territoire.

Harajuku
explose à l’ouest de Tokyo. Les quinze à dix-huit encombrent le
quartier transformé en hyperbole du prêt-à-porter. Les boutiques
vendent marques et dégriffés. L’uniforme de saison pour les filles
prescrit bottes, jambes nues et chair de poule. Il y a une variante
avec baskets et chaussons épais. Les cheveux longs, raides,
désespérément bariolés, accablent les visages pâles. Les garçons
perdent leurs pantalons, malgré les Nikes armés d’amortisseurs et
airbags. ‚a traîne dans les décombres des bâtiments démolis et
reconstruits. Harajuku vit une métamorphose permanente. Les architectes
montent et démontent un Lego indifférent au tremblement de terre. La
jeunesse fume et chat via satellite. La cigarette d’un côté, le mobile
de l’autre. Les enfants dépensent l’argent des parents, en silence. La
folie du nombre accouche d’une discipline muette. A défaut, le suicide
souille Internet (vingt-cinq décès pour cent mille habitants, le double
des Etats-Unis mais avec une population deux fois plus grande). Les
rendez-vous électroniques entre anonymes pour un hara-kiri collectif
font un tabac. Une fois désaxée la beauté théâtrale de l’ordre social –
crise économique et occidentalisation aidant – la violence se découvre
masochiste aujourd’hui, sadique demain.

La misère campe dans les
jardins d’Ueno, Tokyo nord. Les sans-abri se regroupent en petits
cantonnements où s’amassent les trésors des rafles quotidiennes :
matelas, journaux, boîtes en alu, bouteilles, vêtements, cartons,
fauteuils déglingués. La société du recyclage travaille dur. Les
hommes-bactéries décomposent déchets et emballages. Les Japonais
adorent envelopper, emboîter, enrober. Et le kimono illustre l’art
suprême de l’emmaillotage. Des ombres furtives traversent les
campements. Elles vont pisser, quémander des mégots et racler les fonds
de poubelles. Elles rôdent suivant des itinéraires figés. De la tente
aux toilettes. Des toilettes au banc public. Du banc public au
distributeur de café. Du distributeur à la tente. Il y a autant de
circuits que de misérables. Jusqu’à former un réseau. Sclérosé
celui-là. Alignés dans les catacombes de l’Hôtel de ville, deux tours
antisismiques de 48 étages qui rappellent la virilité mégalomane de
l’architecte Tange Kenzo, d’autres malheureux se préparent pour la
nuit. L’humidité creuse les muscles et le béton. Les hommes déplient
les cartons. Ils montent les refuges sous les néons. C’est l’heure de
dormir. On tire une couverture et bonne nuit.

Les employés
prennent d’assaut les bureaux. Ils courent une course perdue d’avance.
Les journées de quinze heures meurent dans la bière. A la fin, ils
ronflent dans un hôtel à capsules. En route, ils piquent journaux et
déjeuner – MacDonald’s ravitaille le peloton avec des paquets-repas
saisis au vol pour un yen. Les salary men guettent les panneaux
lumineux qui compulsent l’actualité. La publicité vend des voyages bon
marché en Suisse (six cent mille Japonais vont et viennent chaque année
entre le Kappelbrücke à Lucerne et le Cervin). Les gares de Tokyo –
Shinjuku en tête, envahie chaque jour par deux millions de pendulaires,
SDF et autres passants – pompent les salariés comme des billes à
pachinko. Le jeu tourne tout seul. Vraiment Bouddha. La clameur pénètre
la civilisation du silence et des spectres, de la modération et de
Shinto. Les annonces de retard, la litanie des correspondances, la
scansion des consignes couvrent le décompte des réincarnations. Le
fracas des hauts parleurs, le tintamarre des jeux vidéo, le
bourdonnement des kilowattheures blessent la chair du kabuki, du no.
Les codes millénaires se livrent au karaoké. Les couleurs acides des
boîtes de nuit baisent à tue-tête les fonctionnaires en libre sortie.
Tout le contraire de l’aphasie laquée du métro aux heures de pointe.
D’abord en rang – ces files scientifiques où l’on attend son tour –
ensuite déformés les uns contre les autres, les voyageurs se taisent,
ferment les yeux, s’évanouissent le temps du trajet, visent en cachette
les fesses d’une voisine. Ils se réveillent à la sortie. L’ouverture
des portes en musique les refoule à la surface. Avant de retomber dans
le flipper. Ainsi la ville se dilate, sans centre de gravité. Il n’y a
pas de downtown, mais des quartiers accoudés les uns aux autres. Tantôt
ils se bousculent, tantôt ils s’entremêlent. A la manière d’un match de
sumo. Verre et béton remplacent peau et muscles. Le dohyo, le périmètre
du combat, embrasse palais et bidonvilles, HLM et vieilles maisons en
carton. C’est l’oscillation, le déséquilibre provoqué par les poussées
et les reculades des plaques urbaines, à la dérive comme les
continents, qui déchaînent le mouvement des hommes, et parfois de la
terre. Pure mécanique. Ordonnée et agencée par une armée de
fonctionnaires au service de la loi et de la fluidité, histoire de
conjurer la panne, donc la chute et le vide. D’ailleurs, néant n’a pas
de mot en japonais. md

Reportage réalisé grâce aux prix Pascal-Arthur Gonet 2004.

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