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Anachroniques : Niklaus Meienberg, la vérité en mille morceaux

Le Schreibverbot du Tages-Anzeiger Magazin frappe Niklaus Meienberg en 1976. La mise au ban est levée au printemps 1990, trois ans avant le suicide de l’écrivain. Dans la préface à l’édition française de L’exécution du traître à la patrie Ernst S. paru la même année, Jean Ziegler dénonce le capital qui contrôle la culture. «Monsieur Coninx, propriétaire du Tages-Anzeiger et actionnaire important d’un grand nombre de sociétés bancaires et industrielles (Hoffmann-La Roche et le Crédit suisse en tête), vient d’interdire à Meinberg d’écrire dans son journal». Le sociologue connaît des problèmes semblables. La sortie d’Une Suisse au-dessus de tout soupçon a falli lui coûter sa nomination au poste de professeur de l’Université de Genève.
Un article sans égards pour le Prince du Liechtenstein a provoqué la sanction. Réagissant à une interview complaisante réalisée par le fils de Thomas Mann, Meienberg se félicite de la bonne santé du prince, entretenue à la cour des puissants de ce monde. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Les reportages de Meienberg sur la vie quotidienne en Suisse publiés par l’hebdomadaire zurichois révoltent la bourgeoisie. Les réactions frisent l’hystérie. La guerre froide chauffe encore les esprits. S’attaquer au corps du pays, voire à son pouvoir, c’est le trahir et le livrer à l’ogre communiste qui hante l’Europe occidentale. Sans parler de la sexualité qui traverse l’imaginaire de l’écrivain, quand il assimile, dans un autre article, les pots d’échappements des motos à des verges masculines. Politique, certes, l’écriture est également «une affaire érotique». Doublement subversive au milieu des années septante.

L’éditeur patron
Otto et Werner Coninx représentent la troisième génération de la famille propriétaire du Tages-Anzeiger et de Schweizer Familie (Tamedia de nos jours). Le tirage du quotidien dépasse les 250 mille copies en 1976 (moins de 240 mille en 2003), malgré la crise pétrolière et la récession. On monte de nouvelles rotatives et on poursuit l’expansion de la société. Lancé en 1970, le Tages-Anzeiger Magazin paraît le samedi au format d’un hebdomadaire. Les lecteurs et les annonceurs s’arrachent ses pages. Il fait l’actualité et emporte le prix de la culture de la ville de Zurich pour l’année 1974.
Otto Coninx reconnaît le talent de Meienberg et sa contribution au succès de la revue. En même temps, il redoute sa liberté de ton, en dépit d’une rigueur journalistique parfois défaillante et son penchant féroce pour la critique sociale. Kurt Furgler, ancien conseiller fédéral démocrate-chrétien souvent pris à partie par Meienberg – qui fréquente sa fille à la barbe de la déontologie professionnelle – salue également son style tout en lui reprochant une volonté de destruction désespérante. L’éviction coupe court à l’ambiguïté, malgré la réputation progressiste du titre. Trop c’est trop. Otto Coninx signe le renvoi avec le sentiment du devoir accompli.

La solitude
Le Schreibverbot tombe quelques mois après la sortie de L’exécution du traître à la patrie Ernst S., film produit et tourné avec Richard Dindo. Le documentaire allume la polémique. Il suscite rejet et approbation. Le public se divise. Dindo et Meienberg participent aux projections, discutent avec les salles. Ils contestent l’histoire officielle de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale. La Confédération leur refuse une prime à la qualité. Les historiens de droite les accusent de manipuler la vérité via une documentation lacunaire, alors que l’accès aux sources leur a été interdit.
Une fois écarté de la rédaction du Tages-Anzeiger Magazin, Meienberg utilise le film pour sa défense au détriment de l’œuvre qui n’attire pas les spectateurs espérés. Dans ce climat, la solitude du journaliste grandit au fil des jours. Les collègues qui désapprouvent la décision d’Otto Coninx se manifestent timidement. Ils finissent cependant par s’en accommoder. Meienberg aurait dépassé les limites, malgré les mises en garde. Le soutien de Max Frisch – lors du congrès du Parti socialiste – et de Jean Ziegler apaise à peine l’amertume de l’écrivain.

Un martyr ?
«Rebelle ? Ce mot ne dit pas tout et ne dit plus rien de nos jours» s’exclame Meienberg à la question de Martin Durrer et Barbara Lukesch, auteurs de Biederland und der Brandstifter en 1988. Il a toujours respecté les valeurs de son éducation «chrétienne sociale». Le besoin de justice, notamment. Mais les hommes dénaturent bien trop souvent les principes qu’ils incarnent. La charité peut tourner au chantage. Ou l’amour de l’homme virer à la pire répression sexuelle. Ce conflit habite l’œuvre de Meienberg. Il en est le moteur. Alors il s’agit de dénoncer l’écart entre les promesses et les pratiques. Le journaliste doit raconter le scandale. Rien d’autre. Du coup l’écriture s’engage. Elle laisse parler les protagonistes – les victimes plus volontiers que les bourreaux – plante le décor, déroule l’action, livre sa dramaturgie. Elle argumente, plaide. Finalement, elle se compromet par la force des choses, fidèle à sa mission. La critique du pouvoir jaillit du récit. Jusqu’à la sanction. Cette punition, chère au monde catholique, dont Meienberg a vécu toute l’ambivalence. md
avec la collaboration de Felix Stürner

Le site www.meienberg.ch rassemble toutes les références et les renvois autour de la vie et des écrits de Meienberg.

Marianne Fehr, «Das Verdikt» in Meienberg, Limmat Verlag, Zürich, 1999, pp. 213-225.

Barbara Lukesch und Martin Durrer, «Ein Schreibverbot wird zwölf» in Biederland und der Brandstifter. Niklaus Meienberg als Anlass. Limmat Verlag, Zürich, 1988.

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