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Jura bernois (3): La nation transformée en réseau

icone auteur icone calendrier 10 décembre 2004 icone PDF DP 

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Maxime Zuber, le maire de Moutier – huit mille
habitants concentrés au carrefour de trois vallons et d’un cirque de
montagnes à mesure d’homme – incarne les tourments du Jura. Divisé et à
la dérive au large du Plateau, l’axe névralgique du pays qui draine
argent et cerveaux. Mais il ne désarme pas. Contre les forces
centralisatrices, le monopole de Zurich, Bâle et Genève, le tertiaire
qui snobe la terre et le fer, le salut de la périphérie passe par
l’autodétermination. La question jurassienne déborde le cri de la
nation blessée, colportée par la volonté de puissance du mythe. La
patrie réclame un Etat, rassemblant enfin le nord et le sud. Elle
invoque le pouvoir pour répondre jour après jour aux aspirations de
tous les Jurassiens. Ambition que Berne esquive parfois avec légèreté.
Comme cet appétit d’autoroute, toujours insatisfait. Il faut du «sur
mesure», fabriqué entre Porrentruy et la Neuveville, plutôt que du
prêt-à-porter livré par la maison mère, éloignée et distraite.

Moutier ou la tentation du divorce
Maxime
Züber défend Moutier corps et âme. Surtout quand la Confédération dit
non et la conjoncture fait mal. Prêt à dénoncer théâtralement les
millions accordés à Swissair et l’indifférence polie à l’égard de
Tornos, menacée de banqueroute. Voilà pourquoi, il vaut mieux la
solidarité de banlieue que la misère à deux pas du centre où l’on
mendie les miettes d’une richesse inaccessible. Une solidarité à la
fois d’un autre temps et ultra-moderne. Entraide et réseaux, en deux
mots.
Une majorité peu politisée, plutôt modérée et pragmatique,
serait autonomiste à Moutier, au milieu des ultras des deux camps, à
l’image des pro bernois de Force démocratique, réfractaires à toute
concession. Le voisinage géographique avec Délémont Ð au sortir des
gorges de la Birse à la une du guide Michelin Ð entretient l’espoir
séparatiste. Au pire, la commune pourrait déménager en célibataire vers
le canton du Jura. Quelques millions pour cultiver langue et folklore
local rebutent Maxime Züber. Car le statut particulier laisse le
pouvoir réel à Berne. La question jurassienne réclame plus que jamais
la réunification. Contre les Accords du 25 mars 1994, à l’origine de
l’Assemblée Interjurassienne (AIJ), qui ont reconnu le statu quo.
L’initiative «Un seul Jura» approuvée par le parlement jurassien et le
mandat d’une étude pour une entité à six districts confié à l’AIJ
rappellent de belles promesses sans avenir. D’autres intérêts
mortifient l’utopie. Le canton du Jura courtise le cosmopolitisme
bâlois et Berne garde volontiers horloges et machines de précision dans
son escarcelle. Un pacte de non agression qui laisse Moutier sans voix.
Alors
la Transjurane peut attendre, malgré la grogne populaire télécommandée
par les gouvernements cantonaux sur la place fédérale. Le rêve
d’asphalte à grande vitesse paie le désastre budgétaire de la
Confédération et une certaine indifférence à la cause régionale. Il
faut se contenter du tunnel ferroviaire vers Granges. Ou du
Weissenstein vers Soleure. Et rouler pas à pas sur une route étroite et
tortueuse de Délémont à Tavannes.

La démocratie du tour automatique
Tornos
sent le «glocal». Amalgame performant du terroir et du monde. Aux
portes de Moutier, direction Cours, l’usine mélange la belle époque
industrielle, transformée en monument, et la géométrie du profit. Après
avoir frôlé la disparition – une croissance à crédit vertigineuse,
malmenée par la débâcle des technologies de l’information – la société
mise maintenant sur la modération et l’autofinancement. Exaltée par
l’informatique, l’inventivité de l’entreprise fait des miracles
(huitante chercheurs, 10% des emplois). On fabrique des robots pour
décolleter en grand et en miniature. Des automates autosuffisants qui
comblent le fantasme d’une nation de plus en plus improbable à l’heure
de la libre circulation des personnes.
A son insu, car Tornos se
tient à l’écart de la politique. Ni autonomiste ni pro bernoise,
l’usine regarde la globalisation en face. Elle exporte neuf machines
sur dix et ouvre des filiales à tour de bras, la dernière à Shanghai.
Sans oublier de valoriser le génie mécanique du lieu. L’intégration
dans la région, depuis cent ans, avec l’injection bienvenue de capitaux
étrangers, lui a sauvé la vie en 2002. On peut coloniser les marchés
internationaux – implants dentaires, voitures, horlogerie, électronique
– en cultivant indépendance, polyvalence et responsabilité le long des
chaînes de production qui sentent l’huile et les flux tendus. L’usine
respire une atmosphère apaisée. Des appareils démesurés produisent les
pièces. Les ouvriers, regroupés en équipes autogérées, montent,
contrôlent, testent les engins avant des les expédier par monts et par
vaux. L’allégorie frappe l’esprit, la fabrique remplace l’utopie.
Ensemble et décentralisé. En réseau et affranchi. Version retournée de
l’alliance fondatrice de 1291. Où les courants et les échanges
emportent la défense du territoire. On peut rêver à la nation, mais il
s’agit d’abord d’inventer une gestion démocratique de l’offre et de la
demande publiques. Dans l’intérêt de communautés éparpillées, hostiles
à la centralisation, contraintes toutefois de collaborer si elles
veulent maîtriser leur sort. C’est toute l’histoire du tour automatique
à Moutier, association réussie de trois marques locales : Tornos,
Bechler et Petermann.

www.moutier.ch
www.tornos.ch

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