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Jura bernois (2) : La gestion de l’utopie

Marco Danesi
3 décembre 2004
DP 
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Saint-Imier, une bourgade rectiligne accoudée au
Mont-Soleil au nord. L’ombre du Chasseral au sud. Les éoliennes et le
funiculaire tout neuf rattrapent la modernité. Une gare
multifonctionnelle arrête les trains deux fois par heure depuis Bienne,
une seule fois depuis La Chaux-de-Fonds. Villeret, en contrebas, moule
des implants dentaires pour le monde entier. Bel exemple de niche à
haute valeur ajoutée. L’institut Straumann, société internationale
cotée en bourse, fournit 220 emplois pour un marché en expansion.
Le
cinéma Lux, une salle de 500 places un rien baroque, se morfond à la
rue Sans-soucis. En ville, d’autres signes d’abandon. Magasins et
bureaux évacués, à louer. L’hôtel Central, déjà Hôtel de Ville,
s’effrite sur la place de la Collégiale. Vide, muré. Dernier vestige de
la révolte anarchiste menée en 1872 par James Guillaume et Adhémar
Schwitzguébel au nom de Bakounine qui évangélise la région. La
Fédération jurassienne s’oppose aux vues totalisantes de Karl Marx.
Elle traque le pouvoir politique pour le bien du prolétariat. Si
l’envie de révolution s’épuise vite, l’entraide organisée entre
travailleurs résiste aux siècles. Mutuelles et syndicats foisonnent, de
l’atelier domestique à la manufacture.
A une centaine de mètres,
l’Espace Noir proclame toujours la bonne nouvelle. La coopérative
autogérée se bat contre «l’acculturation d’une région périphérique
touchée par la crise horlogère et l’exode». Librairie, cinéma, théâtre
et bar à l’intérieur. Animation et agitation militantes à l’extérieur.
Fondé en 1984, le centre culturel force son destin. Bénévolat, dons,
quelques maigres subventions et les recettes de bières et sodas
remplissent les caisses. La question jurassienne compte moins que le
désir de combattre la déferlante néo-libérale. L’anarchie fuit les
frontières étroites d’un canton. Justice sociale et dignité humaine se
jouent dans la mémoire d’une Internationale antiautoritaire, à la barbe
de l’Etat.

De la prospérité à la crise
La nostalgie des
Trente glorieuses tourmente encore Saint-Imier, malgré un retour de
flamme. Chronomètres et montgolfières font le tour du monde. Breitling
et Swiss Timing (Longines et Oméga) occupent les écrans de télé à la
mesure des exploits les plus fous. Comment oublier ? A la fin des
années soixante, Longines assure mille deux cents emplois pour 7 500
habitants. La famille de Stéphane Boillat, maire de Saint-Imier, quitte
les Franches-Montagnes pour faire fortune au bord de la Suze. ‚a ne
dure pas longtemps. La crise horlogère frappe pendant les années
septante. L’arc jurassien et l’industrie horlogère perdent deux emplois
sur trois (de nonante mille à trente mille). Saint-Imier s’évide.
L’exode frappe féroce, trois mille personnes quittent la ville. En même
temps, le conflit jurassien envenime les esprits. Au vote, les pro
bernois l’emportent à trois contre quatre.

L’apaisement des temps nouveaux
Le
temps passe. Les ennemis déposent les armes. Saint-Imier ressuscite.
L’alliance jurassienne, rejeton modéré des séparatistes d’antan,
décroche la mairie avec Stéphane Boillat en 1998, reconduit tacitement
en 2002.
Aujourd’hui Saint-Imier pavoise en pôle régional de
formation : école d’ingénieurs (intégrée au réseau HES de Suisse
occidentale), écoles de commerce et d’infirmières fréquentées par un
millier d’étudiants. L’utopie en suspens, on administre. Avec patience
et force de conviction, un parc technologique et une zone industrielle
jalonnent un programme de législature inédit. La promesse d’engagements
concrets sans trop de blabla et beaucoup de bon sens.
Ni
cité-dortoir, ni EMS pour retraités fatigués, la ville aligne deux
mille six cents emplois, même si les restructurations coûtent toujours,
seize postes égarés récemment chez Fluckiger et Fils, décolleteurs, à
la suite du rachat par le groupe genevois Patek Philippe. En phase avec
l’époque, la municipalité pense image et promotion. Saint-Imier se mue
en terre d’énergies. Elle solde vent et soleil.
Les montres
Longines, sur les rives de la Suze depuis 1832, assurent la réputation
internationale d’une marque solidement suisse. Après une période
trouble, Swatch Group a remis l’entreprise sur le droit chemin. Succès
et chiffres d’affaire font le bonheur de Walter von Kaenel, exemple
vivant de mobilité sociale. Engagé comme assistant de vente en 1969, il
devient directeur de la société en 1988 avec la bénédiction de Nicolas
Hayek.

La politique en sourdine
Stéphane Boillat approuve le
statut particulier et le Conseil régional offerts par Berne. Certes le
tout est encore insatisfaisant, mais il établit un cadre d’expression
unique pour l’ensemble du Jura bernois miné par la diversité des
acteurs et des intérêts. De plus, le Conseil régional sera élu par le
peuple renforçant ainsi sa légitimité.
La langue, l’histoire, le
développement industriel et horloger plaident pour l’existence d’une
entité commune bien différenciée du reste du canton de Berne,
alémanique et tourné vers le tertiaire. Mais Berne garde le Jura dans
son giron. Débordé par les autres pôles économiques – Zurich, Genève et
Bâle – le canton doit se profiler comme une plate-forme entre ces zones
d’influence. Le Jura bernois reste ainsi une pièce importante dans le
réseau de liens et de servitudes chers aux Bernois, indispensables à
leur salut.

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