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Marques suisses : Camille Bloch : Une famille à la barre

Cette année, c’est la fête à Courtelary. Camille
Bloch célèbre septante-cinq ans de chocolat. Fondée à Berne en 1929, la
société déménage dans le village en 1935. Coincée entre la montagne du
Droit et celle d’Envers, l’usine se dresse sur la ligne Bienne – La
Chaux-de-Fonds.
Cinquante millions de chiffres d’affaire annuels,
sept tonnes de chocolat quotidiens, les résultats affichés par le
service de presse coupent le souffle. Courtelary sent le cacao. Et les
Bloch sont fiers de leur réussite. Ragusa, Torino, délices doublés de
liqueurs trahissent l’appétit d’identité à chaque bouchée. «Mon
chocolat suisse», le nouveau logo commercialisé en 2003, ponctue le
plaisir égoïste et patriotique. Sans parler de l’esprit de famille qui
nargue la société anonyme avec un conseil d’administration composé
exclusivement de membres de la dynastie.
Rolf Bloch se retire.
Daniel et Stéphane dirigent désormais l’usine. La succession a été
amorcée il y a dix ans. Seul le long terme compte. Les défis d’avenir
se gagnent avec obstination et imagination. Ragusa naît pendant la
Seconde Guerre mondiale. Pour échapper à la pénurie de cacao, Camille
Bloch mélange le chocolat avec des noisettes. Trois cents ouvriers,
surtout des immigrés italiens, espagnols et portugais, brassaient à la
main la pâte. La mécanisation, sinon les robots, ressert la chaîne de
fabrication. La productivité bondit et l’emploi chute. Aujourd’hui 165
collaborateurs, surtout des femmes, répètent à l’envi les mêmes gestes
aux ordres des machines. Les hommes surveillent les cadences et les
appareils.

A l’usine
Le bruit disloque les bouffées acides du
cacao. L’hygiène dicte sa loi. Blouses et bonnets immaculés pour tout
le monde et désinfection généralisée. La salmonellose hante encore les
chocolatiers. Séparer le propre du sale et neutraliser le danger
bactériologique. Avant le concassage, des bielles et des pistons qui
tapent sans pitié, on contrôle méticuleusement la marchandise.
La
bouillie de cacao fond à la chaleur vive des chaudrons. Les noisettes
pulvérisées plongent dans la masse brune. Elle file lentement sur les
tapis roulants. Les lignes de Ragusa et de Torino (70% des ventes)
avancent côte à côte. Les pièces paradent en arme. En route, on sabre
au centimètre près les branches, une invention maison à la place de la
coupe manuelle pratiquée pendant un demi siècle. A la fin elles
disparaissent sous une robe coulante qui fige le chocolat fondant prêt
à l’emballage. Le bruit monte au plafond, il revient, il rebondit.
Fracasse l’ouïe et l’entendement. Pour des salaires modestes, malgré
les pralines avalées à la sauvette, autrefois soldées par de fouilles
au corps, et avec la bénédiction de la Convention collective de
l’industrie chocolatière suisse.

L’obsession de la main-d’œuvre
Camille
Bloch, en pionnier culotté, déménage à Courtelary parce qu’il a besoin
d’espace et parce qu’il ne peut pas se payer le bâtiment bernois dans
lequel il est installé. Il rachète une vieille fabrique de pâte à
papier. La crise qui sévit après le krach boursier de 1929 libère la
main-d’œuvre nécessaire, déjà flexible. La production de chocolat varie
selon les saisons, effervescente en hiver, ralentie en été. C’est
seulement plus tard, avec la reprise économique et la résurrection de
l’industrie horlogère, que le personnel fait défaut. Longines mène la
vie dure au chocolatier. Les chasseurs de têtes, descendues de
Saint-Imier, guettent la sortie de l’usine. En un tour de main, ils
offrent plus d’argent et moins de fatigue. Pour stopper l’hémorragie à
la fin des années soixante, Rolf Bloch, qui a relevé le père en 1959,
augmente les salaires et invente les primes au mérite et à l’effort.
Mais,
il y a pire. A l’aube des années septante, la Suisse part en campagne
contre les travailleurs étrangers. La Confédération restreint leur
nombre tandis que les organisations xénophobes crient «rauss» via la
démocratie directe. La survie de l’usine est en jeu. Sans hésiter, Rolf
Bloch engage les femmes du vallon. Il promet temps partiel et garde
d’enfants. Une garderie ouvre en 1971. Ragusa et Torino gagnent le
pari. Désormais en route vers les étalages des grands distributeurs,
fossoyeurs des petits détaillants chers à Camille Bloch.

Une fidélité têtue
Les
Bloch ne licencient jamais. Au pire de la crise pétrolière, entre 1974
et 1977, le personnel astique à répétition dépôts et chaînes de
production, vitres et planchers. De l’autre côté, les employés se
cramponnent à l’entreprise. Les salaires tombent ponctuels et le patron
passe les saluer tous les jours et parfois les pousse en voiture
jusqu’à la maison. Et puis les débouchés sont rares. C’est pourquoi,
Courtelary et Cormoret, la commune voisine, malgré quelques différends
rapidement apaisés, ont toujours roulé pour les Bloch. Tout au début,
elles financent l’achat de l’usine à papier désaffectée. Au fil des
ans, elles ménagent la pression fiscale ainsi que la recherche de
personnel et des logements pour les ouvriers. Aujourd’hui, Daniel et
Stéphane comptent rester. La belle fête d’anniversaire écarte pour un
temps la fuite des jeunes et la dérive de toute une région, à la
périphérie des grands axes. La voiture et les pendulaires font le
reste. Berne et Bienne fournissent les cadres de la croissance promise.
Les héritiers ont des idées et comptent conquérir les marchés étrangers
à coup de barres et de délicatesses fourrées.

Michel Bührer, Camille Bloch, 75 ans de douceur, Camille Bloch, 2004.

www.camillebloch.ch

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