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Anachroniques: Monte Verità : L’utopie à poil

Envoyé en 1905 au Monte Verità par le Département fédéral de justice et police, le commissaire Rusca de Locarno surprend «des originaux cultivés, fatigués par une vie d’amusements et de richesse qui redécouvrent une existence fruste et simple. Souvent nus, en été comme en hiver, ils produisent eux-mêmes de quoi manger.» Il note également que «le propriétaire des lieux est le fils d’un riche armateur d’Anvers habitué du Grand Hôtel de Locarno.» Souffre-douleur des mauvaises langues et accusée d’être un repaire d’anarchistes, la colonie établie sur les hauteurs d’Ascona au bord du lac Majeur mène son utopie sans trop se soucier du reste du monde depuis son arrivée cinq ans auparavant.

Une vie alternative
La tribu débarque au Tessin au printemps 1900. Henri Oedenkoven, qui assure les fonds via le patrimoine paternel, sa femme Ida Hofman, Karl GrÅ ser, un ancien officier de l’empire austro-hongrois désormais réfractaire à l’ordre, son frère surnommé Gusto (Goût), partisan d’un retour radical à la terre et deux ou trois autres idéalistes déçus, névrosés, fuyant les ennuis et la bourgeoisie prussienne, achètent un hectare et demi de terrain plein sud pour cent cinquante mille francs. Il n’y a ni eau, ni électricité, ni route. Mais des palmiers et des châtaigniers en abondance. La nouvelle vie démarre sur de nouvelles bases, macrobiotique et naturiste, anthroposophe et égalitaire. La colline jouit déjà d’une réputation internationale. Son magnétisme naturel hors du commun, égal à celui de Sils Maria aux Grisons, et la tolérance transalpine à l’égard des idées libertaires et d’avant-garde attirent révolutionnaires, écrivains, philosophes et toutes sortes de désaxés et de marginaux en quête de bonheur et d’amour universel.
Rudesse et confort petit bourgeois coexistent dans la ferveur maternelle. On joue du piano et on plante des salades. Hommes et femmes cavalent à poil dans un paysage grandiose. Douches gelées et bains de soleil raffermissent peau et chair de citadins oisifs. Il faut écarter les escrocs, les voyeurs et les journalistes à l’affût de scandales et faits divers. Et surtout on discute bienfaits et méfaits de l’alimentation végétarienne. Avec les entorses à la règle qui s’en suivent : contrebande d’aliments bannis et virées incognito dans les grotti du coin.

La montagne des idées
Deux doctrines s’affrontent à l’ombre des mimosas. L’une se contente d’un retour à la nature bon enfant, matérialisé dans un sanatorium aux vertus régénératrices. L’autre théorise une vision à cheval de la morale et du communisme où l’homme oublie sa peine et revient à son destin originel. Cette dernière, trop dogmatique, se disperse avec ses instigateurs. Gusto, désormais en marge de la communauté, trouve refuge dans une grotte. C’est là qu’Hermann Hesse, alcoolique et gâteux, le rencontre quelques années plus tard et imagine la figure de la Grande Terre mère, calé dans les formes généreuses d’Elisabetta, la femme de Gusto. Le culte primordial s’éternise sous les bois du Monte Verità. Encens et transpiration – ces danses frénétiques voisines de la transe au clair de la lune – flottent encore dans les airs. Et Harald Szeeman, célèbre commissaire d’expositions d’art contemporain, conserve les archives de l’aventure, rangés avec le zèle du comptable, à l’abri de sa maison au Val Maggia, pas loin de Locarno.
L’émancipation féminine est à l’ordre du jour aussi bien que les mariages d’amour et de conscience, affranchis du fatras patriarcal et administratif qui en dénature le sens profond. L’homosexualité s’épanouit à l’écart des frayeurs bien pensantes. On réforme l’orthographe – au diable les majuscules – de même que la mode de l’époque, étouffant à l’excès muscles et rondeurs. Une fois banni l’argent, le troc devient la règle. Parfois une chanson suffit pour se payer un bon traitement dentaire. Tant pis si on exploite quelques ouvriers au nom de l’esprit.
En une vingtaine d’années, la colonie brasse joyeusement idées et pratiques alternatives en quantité. L’Europe se tourne vers le Monte Verità, curieuse d’expérimenter les débordements promis. A part les malades, vrais ou imaginaires, des milliers de visiteurs se pressent sur la colline magique. Walter Gropius, Thoman Mann, Erich Maria Remarque, Carl Gustav Jung, André Gide, Emile Jacques Dalcroze, la rythmique dans une valise, Lénine dit-on, séjournent aux frais d’Ida et Henri, à la barbe d’une réputation d’idiots qui amuse les cafés du commerce d’Ascona.

Le déclin
En 1920, les fondateurs abandonnent les lieux. Les dettes rattrapent l’utopie. Une coopérative d’artistes tente le sauvetage. On retape les bâtiments. Touristes et confort chassent légumes et tempérance. Maintenant, on mange et on boit à sa faim, viande et grands crus. Malgré les efforts, la faillite les rattrape en 1926.
Un richissime baron allemand, Eduard von der Heydt, rachète la propriété. Il crée un institut à la gloire de l’Asie. Le Bauhaus dresse un hôtel mélangeant modernité et souvenirs. Après la Deuxième Guerre mondiale, von der Heydt accusé d’avoir été en affaires avec les nazis, offre le Monte Verità au canton du Tessin avec œuvres d’art et comptes bancaires pour constituer une fondation culturelle. C’est chose faite depuis 1989. De plus, à partir de 1992, l’association Montecinemaverità se consacre à la production de films alternatifs. Douze ans plus tard, sa disparition menace. Seuls les cinéphiles du Festival de Locarno y montent toujours dans l’espoir de l’utopie au creux d’une assiette de crudités.

Irene Bignardi, «Monte Verità», in Le piccole utopie,
Feltrinelli, 2003

www.fileane.com/laurie/laurie01/monte_verita.htm
(photos de la colonie)

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