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Chronique d’été : Les colonies s’amusent

Marco Danesi
27 août 2004
DP 
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Le marché de Luino, depuis cinq siècles, brave les
Migros et les Coop de Suisse alémanique. L’église des consommateurs
confédérés en congé célèbre sa messe sur les rives italiennes du lac
Majeur. En dialecte, à défaut de latin, et en dépit de l’anglais déjà
scolarisé. On descend d’Argovie et de Schaffhouse, de Soleure et
d’Appenzell. Les pèlerins s’encolonnent en chemins. Ils klaxonnent et
chantent l’alléluia en ligne dans les bouchons. En route vers le plus
grand marché d’Europe en semaine, qui brasse jusqu’à trente mille
visiteurs les jours d’été et des taxes communales pour trois cents
millions d’euros chaque année.
Touristes bronzés à vif et forcés du
car Zurich-Luino aller-retour font corps entre les stands (371 hérités
de père en fils) gavés de fruits et de chemises import-export. Ils
s’attroupent dans la moiteur des crèmes solaires et des cris maternels.
La chaleur flagelle la street-parade des chalands en déshabillé.
Aveuglés par l’empilement scientifique des mocassins et des sandales en
cuir naturel, ils ignorent tout de Piero Chiara, gloire littéraire de
la ville. Réfugié en Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale, il
recueille les souvenirs de son séjour dans Itinerario svizzero, paru à
Lugano en 1950. Ensuite, à partir des années soixante jusqu’à sa mort
en 1986, Chiara s’invente romancier et chroniqueur culturel pour le
quotidien Corriere della sera de Milan.
Le courant des hommes femmes
enfants en famille emporte la raison dans le beat des poulets en
broche. La foule d’Italiens en caleçon mate la procession qui avance en
sanglots. Les mains palpent la marchandise. On égrène les prix et les
taux de change en bernois, bâlois, haut-valaisan. Les enchères se
jouent en schwitzerdutsch. Parlé avec la nonchalance béate de vendeurs
prêts à tout pour placer un soutien-gorge fané ou une assiette souvenir
en miettes.
Luino (quatorze mille habitants) est une colonie de la
Confédération, une enclave, une tête de pont. Une banlieue méridionale
ouverte toute l’année. Et les touristes suisses s’amusent d’être en
colonie. Partir en congé deux semaines, comme du chocolat chaud qui
déborderait de son verre trop petit. Le CFF assurent la liaison
ferroviaire avec le Tessin et du coup entre les villages italiens à
l’écart du réseau national. Les pieds dans le sable, ils barbotent dans
les eaux tièdes d’une Italie suisse en expansion. Les frontières sont
volatiles, chahutées. Elles zigzaguent au milieu des rochers au gré des
époques. Déjà Giuseppe Garibaldi (1807-1882), bras armé de l’unité
italienne, malgré sa victoire à Luino en 1848, dut abandonner le
Piémont aux Autrichiens, dignes prédécesseurs des mercenaires en
culottes et sandales.
A quatre heures de l’après midi la marée
humaine se retire. Les avenues du marché s’assèchent abandonnées par le
génie helvétique reculant dans les vallées voisines, étirées vers la
fraîcheur du réduit alpin. La ville se dégonfle. On reparle italien,
jusqu’au mercredi suivant.

Locarno transpire à grosses gouttes
de l’autre côté du lac Majeur. Le Festival du film appelle les Suisses.
Neuf touristes sur dix ne se déplacent que pour ça. Ils méprisent le
pour-cent restant, cette minorité retranchée dans les campings et
pensions bon marché qui préfèrent les vallées, la limonade (gazzosa en
italien) et cet air du sud avant le sud, à la barbe du cinéma qui ne
vaut pas le bronzage dévastant les peaux et les cerveaux. On quitte
Zurich ou Genève pour la piazza Grande exclusivement. «Si elle
n’existait pas, il faudrait l’inventer», chuchote la publicité dorée de
La Poste à quelques semaines du vote populaire. En attendant, on
l’entretient. Cette année, selon l’obsession consensuelle du pays, on a
mis en consultation des nouvelles chaises, histoire de remplacer les
anciennes, mortes de rouille et de fatigue. Le confort de sept mille
spectateurs par soir rêve de démocratie directe.
Le Festival
enfièvre sponsors et autorités locales. UBS, pourvoyeur de fonds
historique ; Manor, désormais au «centre de la scène» ; Swisscom qui
«ne soutient pas uniquement l’équipe nationale de ski» ; et la Société
électrique tessinoise, la plus-value écologique et indigène, payent la
note. Plus ou moins neuf millions de francs par édition. La
collectivité fait sa part – au nom de la santé économique du canton -
et ça roule. Pas de contestation en vue. On se concentre plutôt sur le
Tribunal pénal mis en demeure par Christophe Blocher et l’aventure
fédérale de Marina Masoni, conseillère d’Etat radicale et nouvelle
vice-présidente du parti national en plein renouveau.
Sous un soleil
de Satan, les petits bonhommes en noir de la culture trottinent d’un
écran à l’autre. On les voit arriver en groupe, comme une nuée
d’abeilles, féroce et déterminée. Ils ronronnent et butinent avant de
s’effondrer au froid des salles climatisées. Après, ils discutent entre
résignation et rares moments d’excitations vivifiants. Si rares. Le
soir, le rite de la projection en plein air épuise les nerfs asséchés
des forçats de la beauté et de l’Office fédéral de la culture, avec son
annexe vouée au cinéma, désormais dans le collimateur d’un Pascal
Couchepin en forme olympique.
Il faut dire que le festival
s’altermondialise. Les droits de l’homme se moquent des ennuis
budgétaires du cinéma suisse, toujours indécis entre plan séquence et
montage, et des fantasmes gauchistes si bien évoqués par Richard Dindo,
vexé de tout son cÅ“ur rimbaldien, un rien Rote Fabrik. «L’humain
d’abord» insiste Irene Bignardi, directrice artistique et
tiers-mondiste tenace, avec goût. Les bons sentiments prennent à la
gorge les festivaliers, heureux du sous-titrage anglais-allemand. Alors
que risotto et luganighe (saucisses tessinoises pur gras) les comblent
déjà. La colonie tient bon dix jours, après c’est la débandade. Les
luttes intestines, les jalousies et les températures hivernales de
Soleure imposent à nouveau leur routine. Les vacances sont trop
courtes. md

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