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Le Pape en Suisse : Pour l’amour du totem

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Les Polonais chantent sous les drapeaux rouges et
blancs. La colonne s’étire sur la Kornhausbrücke. L’Aar gronde en
contrebas. Les nouveaux croisés bravent les Bernois commis aux courses
du samedi. On marche et on se photographie. Les sœurs s’accrochent à la
robe, elles sourient embarrassées. «Au milieu de la nuit, une lumière a
resplendi, celle du Christ venu nous donner vie. Dieu a visité son
peuple accablé. Par son fils, il nous a relevés. Il nous invite
aujourd’hui à marcher à sa lumière à lui dire notre oui pour qu’il nous
montre le chemin. Levons-nous et saisissons la main du Seigneur !»
L’hymne officiel de la première rencontre nationale des jeunes
catholiques, baptisé «Lève-toi !», balise le parcours. Impossible de
s’égarer. Une banderole montre la voie: «Le Christ n’est pas un chemin,
c’est le chemin».
Le ciel pâlit d’un coup. A droite, après le pont,
le Viktoriaheim pleure son passé de sanatorium catholique. La
modernisation des soins hospitaliers, la chute des vocations et le
vieillissement de la population ont précipité sa conversion en maison
de soins et de repos laïque. Maintenant elle «donne de la vie aux
années». Le slogan publicitaire attire les retraités du monde entier.
Le Pape se délasse derrière les grandes fenêtres fermées. La vieille
ville de Berne lui tourne le dos.
Pour atteindre la BernArena, fief
de l’équipe de hockey sur glace de la capitale et lieu de rassemblent
de la fête, il faut traverser le Breitenrain, les quartiers nord,
populaires et militarisés. Une centaine d’antipapistes barrent la route
aux jeunes fidèles qui traînent sacs de couchage et bonne volonté. Les
grenadiers bernois repoussent l’attaque. Ils encerclent les mécréants.
A deux pas, une tombola de quartier bat son plein, sous une tente
improvisée. L’odeur des saucisses disperse les deux camps, sous le
regard des vieilles dames au balcon. Il ne se passe plus rien. «Allez
au diable avec le pape», intime un graffiti. Un autre revendique
l’héritage de Martin Luther. Fin de la manifestation.

La foi des nations
Les
armées célestes coulent à nouveau vers l’Allmend. Les bannières des
nations en tête. Fils de Dieu, mais d’abord Suisses, Croates, Albanais,
Portugais, Brésiliens, Italiens, Gruyériens. La fraternité se gave
d’amour et de patrie, à la barbe du cosmopolitisme pacifique invoqué
par les organisateurs. «Je suis citoyenne du monde», exulte une fille
enveloppée dans une croix suisse.
La festhalle de la foire de Berne
se retranche derrière les barbelés. Un hélicoptère traque le ciel. La
voix de Dieu sent le kérosène. Les mercenaires de la sécurité font la
grimace. Mais le bonheur de la révélation chasse la méfiance. Les
Valaisans dansent main dans la main. Les Tessinois crient victoire. Les
Fribourgeois martyrisent le «Ranz des vaches».
Les ordres des
bénévoles matent l’anarchie des troupes. Les bagages s’amoncellent dans
les girons en béton de l’arène. Les halles se transforment en dortoirs,
trente mille mètres carrés de matelas et couvertures. Des milliers de
corps s’enroulent sur l’asphalte en quête de sommeil. Ragoût et pommes
de terre grouillent au fond des marmites pour quelques francs
l’assiette. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le camp des
pèlerins aux portes du stade se prépare pour l’assaut final.

Le triomphe
«Je
t’exalterai, Mon Dieu, mon Roi, je bénirai ton nom toujours et à jamais
! Chaque jour je te bénirai, je louerai ton nom toujours et à jamais.
Il est grand le Seigneur hautement loué ; à sa grandeur, il n’est pas
de limite.» (Psaume 144, Hymne à Dieu, grand et bon). Pour l’heure, les
jeunes paladins s’amassent à l’entrée de la patinoire. Les grillages
repoussent la charge. C’est le corps à corps. La sueur donne le
vertige. Les agents fouillent les sacs et les muscles. La miséricorde
butte contre la peur de l’attentat. Pas de pitié, ni pour les prélats
en violet, ni pour les gardes suisses désarmés. La sécurité, comme la
charité divine, efface les inégalités. Pour passer le temps, on crie et
on saute. L’Eglise se déride, la communauté des hommes vaut bien un
bain de foule.
Des figurines multicolores couvrent les gradins de la
BernArena. Les petits soldats du Seigneur s’agitent sur les rampes
gonflées à bloc. Les sponsors se paient des indulgences bon marché (à
peine dix pour cent d’un budget de deux millions et demi de francs).
Les factions se repartissent autour de la scène. Les Polonais occupent
le parterre. Les Croates préfèrent le toit.
Trois animateurs
polyglottes chauffent l’attente du Pape. Un peu boy scout, un peu
apocalyptiques, ils télévendent un monde de boue et de noirceur. La
torture fait honte aux humains et douze mille enfants par an meurent
avortés en Suisse. Le stand stopsida distribue à tour de bras
préservatifs et bons conseils.
A l’heure précise, Jean Paul II roule
sur le plateau. Il est blanc. Les évêques rouges et noirs
l’applaudissent. Les gardes suisses se figent pour l’éternité. Les
vrais gardes du corps placent Joseph Deiss et consort. Puis bouclent le
périmètre. La composition s’achève, sombre, un éclat de lumière sur le
Pape, à la Rembrandt.
L’Eglise renaît en supporter, dans le ventre
de la patinoire, aux pieds du totem paralysé par la maladie et la
parole divine. C’est le triomphe. Le petit homme sur une chaise
roulante endimanchée salue étonné. Ecrasé au réveil par des courtisans
trop bruyants. Maintenant, il va parler. Depuis l’au-delà, il murmure
une langue incompréhensible. Le peuple de Dieu chuchote «lève-toi !».
Il attend un signe. Il entonne son Hosanna pour repousser l’amertume et
la douleur. Et l’indifférence qui l’assiège dans un réduit aux marges
de la ville, malgré la foi et les satellites globalisés de Telepace
(www.telepace.it), la chaîne du Christ. «Béni soit celui qui vient au
nom du Seigneur.» Dehors, à défaut de colombes, les pigeons picorent
les miettes des pique-niques.

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