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Anachronique : Le promeneur céleste

icone auteur icone calendrier 6 février 2004 icone PDF DP 

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Robert Walser s’est tu pendant trente ans avant de mourir en 1956, le jour de Noël. Il est né à Bienne en 1878. Il a sept frères et sœurs. A dix-sept ans il quitte sa famille. On le retrouve à Bâle, puis à Stuttgart. Il travaille par intermittence, employé dans une banque ou dans une maison d’édition. Il revient à Zurich via Tübingen et Schaffhouse, à pied. Il trace des poèmes. A longueur de saison, sans répit. Pour écrire il sacrifie ses emplois. Et ses économies. C’est un appel, une vocation. Domestique ou commis, l’écriture l’emporte.
Berlin est une ville qui a encore une histoire. Robert Walser la parcourt, obsédé par une mélancolie loquace. Il achève trois romans, entre 1905 et 1912. Les enfants Tanner, L’Homme à tout faire, L’Institut Benjamenta. Rapide, il rédige sans compter, rempli le vide d’un trait. Sept ans plus tard, il arrive au bout, à bout. Il s’installe à Bienne et disparaît. La maladie organise le complot. Elle l’envoie au fond d’une maison de fous. Avant de disparaître, de s’effacer, il écrit encore. Des fragments microscopiques Ð les microgrammes – calligraphiés sur des feuillets éparpillés. D’abord il esquisse, gribouille au crayon, lentement, comme un tourment. Ensuite, il copie, recopie, à la plume, avec rigueur et précision. Après, c’est le silence, à peine surpris par l’éternité.

Le présent sans passé se moque de l’avenir
Robert Walser se promène, têtu et vagabond. La promenade «c’est un congé donné à la vie» (Massimo Cacciari). Des pas qui se succèdent. Le ravissement comme un cadeau du ciel. Robert Walser disparaît en marche. Affranchi du temps. Il transite vers l’infini sans se presser.
Le néant l’accueille les bras ouverts. «Etre rien» coule de source. «Ausserdem hat eine höhere Glut, als das Etwas zu sein», oui, il y plus d’ardeur à ne rien être qu’à être quelque chose. Etre quoi au juste ? Dans Les Frères Tanner, Simon refuse tout avenir face au directeur d’une librairie désemparé par tant de violence. «Je ne veux pas d’avenir, je veux du présent. Cela me paraît valoir plus. On n’a d’avenir que quand on n’a pas de présent, et quand on a un présent, on oublie complètement même de penser à l’avenir.» L’insouciance de l’avant et de l’après, annonce la grâce de la solitude, prête à la rêverie, menacée par l’angoisse et le cauchemar. Comme ces histoires de chapeau où l’on manque de cervelle, parfaitement insignifiantes. Joseph, le protagoniste de L’Homme à tout faire, «se souvenait d’une certaine époque de sa vie où l’achat d’un chapeau melon à l’anglaise le mettait au comble de l’excitation. Six mois auparavant, il avait justement vécu une de ces histoires à chapeau. C’était un très bon chapeau, normal, ni trop haut, ni trop bas, comme en portent les gens bien. Mais lui, quelque chose dans ce chapeau le chicanait. Il avait essayé plusieurs centaines de fois devant un miroir, puis finalement reposé sur la table. Puis il avait reculé de trois pas pour observer ce gracieux monstre, comme d’un avant-poste, on observe l’ennemi. Il n’y avait rien à reprocher à ce chapeau. Là-dessus, il avait pendu à un clou et là encore, il avait eu l’air tout ce qu’il y a des plus inoffensif. Et de l’essayer à nouveau : horrible ! Il semblait vouloir se fendre de haut en bas. Joseph eut soudain le sentiment que sa personnalité s’était couverte de brouillard et de sel, et qu’elle avait diminué de moitié. Il descendit dans la rue : il chancelait comme le dernier des ivrognes, il se sentit perdu. Il entra dans une buvette, posa son chapeau : sauvé ! ? Oui, quelle histoire de chapeau ç’avait été là. Et il avait connu également des histoires de col, de manteau et de souliers».
La liberté jaillit alors de la soumission à l’ordre du monde. Ou à son désordre, c’est selon. La pensée qui prétend connaître le monde pour le dominer, sinon le changer, court à sa perte. Dérisoire, absurde et mauvaise. Tout le contraire du joli gracieux et beau qui amusait Robert Walser.
D’ailleurs on ne change pas. Clara, une amie de jeunesse de Joseph, s’étonne qu’il ait pu rester «merveilleusement» le même malgré les absences. La vie le néglige, le boude, c’est pourquoi il peut s’entêter, fidèle à ses affections.

L’homme sans sentiments
A Herisau, enfermé contre sa volonté, Robert Walser n’écrit plus. Il refuse toute parole. Il rejette les diagnostics, ignore les soins médicaux. Il est interné, il n’y a rien d’autre à ajouter. Devenir un zéro tout rond, voilà son ambition. Car il est impossible de compter avec un zéro (Peter Utz). Encore moins avec un homme sans sentiments. Ou alors avec des sentiments fluides échappant aux catégories du désespoir et du malheur (Claudio Magris).
Frère de L’Homme sans qualité de Robert Musil. A quoi bon devenir un homme bien, et surtout pourquoi vouloir le rester ? L’humilité dicte le comportement de Robert Walser. En retard sur la vie. Il est impossible de la rattraper avec ses lois belles et sévères. Lui résister, traquer le temps, corriger ses erreurs, foutaises ! Ce qui est fait est fait. Ce qui est écrit est écrit. Robert Walser n’a jamais relu ses manuscrits. Au désespoir des éditeurs.
Le 25 décembre 1956, Robert Walser s’éteint dans la neige d’une belle journée d’hiver. Enfin, cadavre anonyme, bon pour la terre, négation et centre du monde. Homme à tout faire, homme à rien faire comme les élèves subalternes de l’Institut Benjamenta. On l’entend soupirer: «savoir tant de choses, d’avoir vu tant de choses et de n’avoir rien, absolument rien à dire».

Les enfants Tanner, Gallimard, 1985.
L’homme à tout faire, l’Age d’Homme, 2000
L’Institut Benjamenta, Gallimard, 1993.
Le brigand, Gallimard 1994.
La Rose, Gallimard, 1988.
La promenade, Gallimard, 1987.
Félix, Zoé, 1989.

www.walser-archiv.ch

«Robert Walser», in Europe, revue littéraire, n°889, mai 2003.

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