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L’Arc jurassien dans une Suisse de rêve

Redécouper les cantons et réaménager l’espace helvétique, tels sont les vœux de Pierre-Alain Rumley, ancien directeur de l’Office fédéral du développement territorial

«Il nous paraît judicieux d’être ambitieux, en tout cas dans un premier temps. Si cela échoue, il sera toujours temps de revenir au « bricolage ».» Belle leçon de rêve raisonnable, à l’helvétique, donnée par un pédagogue expliquant sa vision d’une matière ingrate qu’il connaît d’expérience: l’aménagement du territoire.

A soixante ans, Pierre-Alain Rumley sait tout des forces et surtout des résistances qui s’exercent en matière de développement territorial. Il mesure bien les problèmes d’échelles et les enjeux de pouvoirs qui transforment les moindres ajustements en processus extrêmement laborieux. Sauf incorrigible naïveté, il ne peut plus avoir d’illusion sur les perspectives de faire jamais coïncider les territoires institutionnels enserrés dans leurs frontières politiques et les espaces fonctionnels variant au gré des fluidités quotidiennes.

A défaut de solution globale, expérience locale. Après huit ans à la tête de l’Office fédéral du développement territorial, le socialiste Pierre-Alain Rumley a choisi de mettre fin à sa carrière d’aménagiste. Il a promptement repris du service dans son terrain d’origine, le Val-de-Travers. Depuis le début de 2009, il est vice-président de la grande commune qui porte ce nom, née de la fusion de huit autres. Et continue de rêver à La Suisse demain (livre paru aux éditions du Belvédère). Il l’imagine comprenant «de nouveaux territoires romands, un nouveau canton du Jura».

Ce dernier, baptisé Arc jurassien, devrait regrouper, en douze ou treize communes, les douze districts et les 166 communes des actuels cantons de Neuchâtel et du Jura ainsi que les territoires de Bienne et du Jura bernois. Idéalement, le nouveau canton deviendrait l’un des neuf (ou éventuellement treize) Etats de la future Confédération helvétique. Utopie ou réalité? s’interroge l’auteur, partagé entre vision et pragmatisme. Selon Pierre-Alain Rumley, la simplification des structures représente à la fois une évolution invraisemblable dans les décennies à venir et une urgente nécessité pour prévenir une marginalisation définitive des régions périphériques, situées au dehors de ces zones métropolitaines dont l’essor démographique et le dynamisme économique entraînent tout le pays dans le sillage de Zurich.

Sauf redécoupage institutionnel, la Suisse fonctionnera à deux vitesses qui tendront à s’écarter, menaçant toujours davantage la cohésion nationale et sociale. Mais Pierre-Alain Rumley n’en convient pas expressément. Il semble en revanche partager l’avis d’une certaine droite économique, exprimé par Avenir Suisse: le fédéralisme maintient des structures dépassées, qui font obstacle à la croissance et favorisent l’expansion d’une «nébuleuse bureaucratique entre les échelons politiques», sans pour autant garantir une véritable démocratie de proximité.

En lisant les passages, fort drôles, consacrés à la très peu efficace collaboration intercantonale – elle ravage les agendas des conseillers d’Etat et occupe de plus en plus de fonctionnaires – on ne peut manquer de faire le parallèle avec les critiques habituellement adressées aux organisations internationales: beaucoup de discours, peu d’écoute et encore moins de compréhension mutuelle.

Là où les textes demeurent lettres mortes, les chiffres parlent. Les Suisses sont experts en systèmes de répartition et de péréquation des charges, de plus en plus fignolés et coûteux. Toute réglementation uniforme engendre moult mécanismes compensatoires, toute harmonisation matérielle se heurte à diverses résistances persistantes. Encore beau que le même taux de TVA demeure applicable de Genève à Romanshorn!

Nous savons les raisons de l’attachement aux structures existantes. En effet, par-delà ses inégalités et archaïsmes relatifs, la Suisse fonctionne, et le fait plutôt bien, souvent mieux qu’ailleurs comme l’observe tout voyageur à l’étranger. Du coup, ni l’urgence ni même le besoin de réformes profondes ne se font sentir dans ce pays où le statu quo se maintient si bien, parce qu’il représente en général le meilleur rapport grogne/rendement et donc la solution la plus acceptable politiquement.

Cela vaut notamment pour les structures territoriales. Tout redécoupage des cantons passe pour un vain exercice de caisse à sable, voire pour «un complexe d’intellectuels romands», selon la fine expression du blogueur Kevin Grangier, président des Jeunes UDC vaudois et porte-parole adjoint de l’UDC suisse. Pas de quoi ébranler un visionnaire, conscient des «faiblesses de notre système (…) relevées, et de manière magistrale, par François Cherix dans son ouvrage La question romande».

A défaut d’une vaste restructuration territoriale qui s’imposera peut-être dans un avenir très lointain, Pierre-Alain Rumley préconise que la Suisse développe le fédéralisme d’exécution, en distinguant plus clairement les niveaux: à la Confédération les options de principe, aux cantons les dispositions d’application. Toute confusion des rôles provoque des textes et situations impossibles, comme le montre la réglementation des constructions.

Le Rapport 2005 sur le développement territorial a fourni les solides bases d’un projet dont on a déjà vu combien il peine à se traduire en termes législatifs (DP 1822). Cette difficulté est certes liée à l’aménagement du territoire, dans lequel les maigres compétences fédérales ont toujours été battues en brèche; par les cantons souverains principalement, mais par des groupes d’intérêts privés aussi.

A notre sens, il y a une raison plus grave et plus profonde qu’a notamment mise à jour la trop discrète réception de La Suisse. Portrait urbain (DP 1670): un ouvrage fondamental et révélateur, que Pierre-Alain Rumley ne semble pas avoir bien lu. Dans nos têtes pleines d’images de calendriers et de photos touristiques, nous croyons habiter un pays de lacs et de montagnes. Iconographie séduisante mais représentation faussée. Laquelle nous a collectivement induits en erreur; elle nous a incités à négliger la condition préalable à toute solution géopolitique durable: la Suisse doit s’assumer comme urbaine et reconnaître ses villes comme autant de pôles de développement.

Cela fait, nous pourrons enfin situer les problèmes et chercher les solutions correspondantes aux justes échelles qui sont, par ordre de taille croissante: la ville, l’agglomération, la métropole. Tout un programme, même pour la gauche.

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Discussion

  • 1
    Curieux says:

    J’ai regardé rapidement la carte de la Suisse à 9 cantons rêvée par le sieur Rumley.

    Genève est fusionné avec Vaud. On a juste oublié que cela a été refusé massivement en votation populaire par les populations concernées.

    Fribourg est fusionné avec Berne. Les dzodzets, qui sont fiers à juste titre de leur histoire prestigieuse, vont apprécier. Et où sera la capitale? On peut douter qu’aucun des deux cantons soit disposé à perdre la sienne.

    Argovie disparaît et elle est apparemment récupérée par le canton mamouth Bernensofribourgeois, à moins qu’un morceau n’en soit cédé à Lucerne aussi (ce qui rétablirait la situation de l’ancien régime) et/ou à Bâle. Les Argoviens qui ont lutté pour se libérer de Berne et de Lucerne apprécieront.

    Il y a une espèce de gigantesque canton transversal alpin regroupant la Valais et les Grisons, non sans y adjoindre pour faire la soudure, quelques morceaux, semble-t-il, d’Oberland et quelques bribes de Suisse primitive. A part le relief montagneux ces territoires n’ont aucun point commun politique.

    Il m’a semblé que Schwytz et d’autres cantons de Suisse primitive sont phagocytés par Zurich. Les Schwytzois qui tiennent à l’autonomie fiscale vont aimer ça. La Suisse primitive, qui a sa culture, va adorer l’impérialisme zurichois.

    Ce ne sont que quelques remarques très rapides, sans avoir approfondi. Probablement je n’ai pas vu des remaniements importants et je me trompe sur certains points. Mais il est inutile de procéder à une étude plus poussée.

    Tout esprit politique connaissant un tant soit peu la Suisse et son histoire comprend que ce monsieur aligne des noix sur un bâton. Il oublie que les Cantons suisses sont des Etats qui ont une histoire.

    Dans certains cas, certes, des regroupements, voire des fusions, sont envisageables. Il y a bien eu dans le passé des scissions, pour des raisons confessionnelles, économiques, sociales, ou d’autres raisons. Mais ces regroupements ne sont envisageables qu’avec le consentement des populations concernées.

    Des fumisteries du genre de celles prévues par Rumley ont eu lieu une fois dans l’histoire suisse. C’était entre 1798 et 1803. Il n’a été possible de violer la nature des choses helvétiques que par l’effet d’une occupation étrangère menée par des géographes parisiens ayant l’esprit fumeux et une totale méconnaissance du pays, tout à fait comme Rumley.

    Tout ce qui est resté de cette époque c’est l’indépendance de Vaud et de l’Argovie, qui avaient un sens et l’ont encore, et que Rumley veut annuler(?!?!?!)

    A moins de l’invasion de la Suisse par les armées de l’UNION EUROPEENNE, qui nommeraient Rumley gouverneur-général-gauleiter avec pleins pouvoirs pour réorganiser l’organisation du territoire, ces idées finiront évidemment dans une corbeille à papier comme tous les autres projets farfelus du genre qui ont élaborés par des lunatiques au cours des siècles.

    On se demande comment il se fait que ce bouquin soit accueilli par autre chose qu’un éclat de rire général.

    Manifestement, dans la haute administration fédérale, le ridicule ne tue plus.

Les commentaires sont fermés.