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Le parti socialiste suisse vise juste mais court

Le projet de programme du PSS n’enchante guère les militants. Mais il pourrait motiver les membres d’un parti d’élus et de gestionnaires

icone auteur icone calendrier 20 avril 2010 icone PDF DP 

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En 1980, Rudolf Strahm, alors secrétaire central du parti socialiste suisse et futur conseiller national, publiait à la demande de la direction du PSS une «lettre utopique». Postdatée du 2 janvier 2010, elle décrivait l’état de la social-démocratie helvétique une longue génération après la mise en œuvre progressive de la «conception économique du socialisme fondée sur l’autogestion et la planification générale décentralisée». Bel exercice de simulation, destiné à nourrir le débat en vue du programme finalement adopté en novembre 1982 au Congrès de Lugano et théoriquement toujours en vigueur.

Rudolf Strahm saluait la démocratisation de l’économie, notamment par l’essor des coopératives d’habitation et par l’accroissement du pouvoir des actionnaires comme des consommateurs. Il se plaisait à constater le développement de fonds de placement et de pension éthiques ainsi que la multiplication des entreprises sociales dans le secteur tertiaire, en particulier dans les services aux personnes et aux entreprises. Certes, la part démocratisée de l’économie ne se laissait pas exactement évaluer mais devait représenter une proportion non négligeable du produit intérieur brut.

Aujourd’hui, le même Rudolf Strahm, qui aura terminé sa carrière comme Monsieur Prix, prend toujours volontiers la plume (Tages-Anzeiger du 13.4). Dans sa langue habituelle, acérée et un peu désabusée, il parle du projet de septième programme du PSS, qui préconise la démocratisation de l’économie sans plus parler de cogestion, comme d’un texte plein de nostalgie. Ce terme, tout comme le qualificatif de passéiste, revient dans moult commentaires et commentaires de commentaires parus depuis le 7 avril, jour de sortie du projet rédigé par Hans Jürg Fehr, ancien président du parti, dont on se demande s’il a vraiment été lu (réponse de Fehr à Strahm dans le TA du 19.4).

Les commentateurs semblent unanimes à regretter la disparition d’une mythique rupture avec le capitalisme, au profit d’une stratégie plus prometteuse et réaliste, sinon facile: la poursuite du nécessaire et long processus de démocratisation de l’économie. Processus particulièrement laborieux au temps des échelles extrêmes de la mondialisation des marchés et de l’individualisme croissant des citoyens-consommateurs. Les combats politiques n’ont pas cessé, mais ils sont désormais menés moins par des militants partageant certains principes que par des usagers sensibles à des objectifs plus immédiats, personnels et locaux. D’où l’emprise amoindrie des partis nationaux, PSS compris, et leur difficulté à se recentrer sur des valeurs qui dépassent les intérêts catégoriels ou les opportunismes électoralistes.

A cet égard, le projet de nouveau programme socialiste fait un effort aussi méritoire que méconnu de formulation et de rassemblement autour des principes de justice sociale et de solidarité. A cette dimension collective traditionnelle s’ajoute désormais la reconnaissance expresse d’une liberté individuelle fondamentale, celle de maîtriser sa propre contribution à la production de richesses et à la croissance économique. En clair, les travailleurs doivent pouvoir eux aussi tirer profit de leur activité et «participer à tous les niveaux aux décisions dans les entreprises».

Il y a une trentaine d’années, le grand débat au sein du PSS portait sur l’opportunité de participer aux gouvernements, du Conseil fédéral comme des exécutifs cantonaux et communaux. Aujourd’hui, cette question est de facto tranchée par l’évolution favorable des rapports de forces électorales. Restent les entreprises, bastions du pouvoir non démocratisé – et non démocratisable selon la droite libérale et, jusqu’à tout récemment en tout cas, selon Harvard, sa référence académique universelle.

Les opposants aux conseils d’entreprise et autres formes de partage des pouvoirs au sein de l’entreprise ne manquent pas de relever que la gestion participative ne garantit pas la pérennité de la société commerciale. On l’a vu avec les grandes coopératives de consommation, qui ont abandonné le principes originels des Equitables Pionniers partageux pour devenir de prospères sociétés commerciales. On le voit avec les caisses de pension, gérées obligatoirement par une représentation paritaire des employeurs et des employés, ces derniers pouvant s’avérer d’audacieux investisseurs en mal de rendement immédiat.

En définitive, il se pourrait bien qu’il n’y ait qu’une seule véritable alternative, à peine mentionnée dans le nouveau programme du PSS: les entreprises dites du «tiers secteur», dont la gestion obéit à des principes de durabilité (sociale, économique, environnementale et culturelle); elles poursuivent des buts non exclusivement lucratifs, aux antipodes de la maximisation d’un profit distribué aux bénéficiaires de bonus et/ou aux principaux actionnaires. La crise a mis en évidence les potentialités des entreprises modestes, relevant de l’économie réelle ou de la microfinance. On le sait, ces petites et moyennes unités de gestion ne livreront jamais qu’une fraction de la production nationale, sauf à perdre leur originalité. Mais elles représentent autant de démonstrations et d’expérimentations irremplaçables et motivantes. Ces initiatives, vous en souvient-il, avaient un nom dans les années 70 et 80 du siècle dernier: on les appelait les îles du futur.

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