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Election du Conseil fédéral à la télévision : La politique du gros plan

L a tête de Christoph Blocher au moment de l’élection occupe l’écran de la télévision. L’objectif l’isole, l’arrache à son entourage, pourtant serré comme un seul homme autour du chef. Décapité, il sourit. La satisfaction du travail bien accompli quadrille son visage. On le voit parfaitement. On scrute sa peau, un rien transparente.
L’expression sévère de Max Binder, le président du Conseil national qui dirige les débats, va et vient comme un refrain en images. Un coup sec à la cloche et il débite les résultats. Il efface toute émotion. C’est le maître d’école. Il mène la classe qui furtivement vaque toujours à ses occupations en plan large. L’histoire et le direct s’accommodent des habitudes cyclothymiques, des faiblesses humaines, de l’envie irrésistible de faire autre chose. Les caméras les poursuivent, les fixent au pilori cathodique, les dénoncent. Mais les spectateurs sont indulgents. L’occasion est trop belle de voir de près, nez à nez enfin, ces messieurs et ces rares dames de Berne.
Ruth Metzler déboule par le couloir central. La déception déforme sa démarche. Ensuite apparaît le sourire plâtre. Le maquillage craquelle, mais tient bon. On devine l’émotion, évacuée par l’absence de profondeur. On se dit qu’elle est très digne quand elle remercie l’assistance qui vient de la virer. Ou alors complètement écervelée. Mais la télévision l’écrase derrière la tribune laquée. Pas d’éclat. Dommage, le drame s’essouffle. L’Assemblée applaudit en panoramique. Ruth Metzler mord son amertume. Les hommes s’approchent, l’embrassent. Des judas en veston cravate, plutôt ravis de ne pas être à sa place. Elle sort du cadre, définitivement. C’est une morte symbolique, purement virtuelle. Trente secondes après on a tout oublié. Christoph Blocher observe. Figé lui aussi. Double de lui-même.
L’image n’est pas étrangère à la disparition. Roland Barthes avait raison. Le gros plan en est l’indice exemplaire. Plus les députés se réduisent à des grosses têtes parlantes, baillantes, téléphonantes plus la politique égare son corps, hors plan. Lors des interviews, personne ne dit rien. Les choses sérieuses se passent ailleurs. L’action se déroule dans d’autres lieux. La télévision nous montre un univers immobile. Rien n’arrive. Littéralement. Le montage élimine la continuité, la vie d’une certaine façon. Il s’en débarrasse. Et avec elle, le temps s’évapore.
Voilà pourquoi la politique vue à l’écran paraît si artificielle. La succession de plans singe le mouvement. Elle amoncelle les poses et les attitudes. On balaie ainsi des séquences alignées dans l’illusion du spectacle et des sentiments. L’animateur s’empresse de le rappeler car l’amnésie guette. La télévision est l’ennemie mortelle de la politique.

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