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Mario Botta : «Seulement la beauté sauvera le monde»

Marco Danesi
3 octobre 2003
DP 
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Mario Botta fuit la laideur. Il pleure l’urbanisation contemporaine. Le flot interminable des agglomérations qui bétonnent le territoire. Il maudit le culte des grandes surfaces, la consommation à toute heure et la circulation névrotique. L’homme n’est plus chez lui. Il n’a plus de maison. On construit avant d’habiter. C’est le contraire qu’il faudrait faire. Même les matériaux perdent la tête. Il y a des fausses pierres, des faux marbres, du faux bois. L’illusion gagne le réel. Mario Botta croit dur comme fer à la gravité des matières. Car la vérité qui s’en dégage établit la cohérence des espaces. Elle détermine les relations entre les lieux. Il défend les hiérarchies, aujourd’hui démodées, face aux réseaux et à l’empire de l’ubiquité: aller partout depuis n’importe où. La mémoire devient centrale. Elle s’écarte du pouvoir électronique qui emmagasine les informations les unes sur les autres, jouant à pile ou face. C’est plutôt une architecture complexe, qui exige des plans, des dessins, de la rigueur. Des poids et des mesures qu’il faut balancer, organiser, ordonner. La mémoire épouse la recherche du souvenir. Elle n’est pas disponible à loisir, à un clic de souris, mais elle émerge de fouilles têtues. D’une volonté constante d’explorer un lieu, son identité. Au bout il y a toujours une histoire racontée, métabolisée en briques et ciment, en fer et verre: bref en villes, villages, quartiers, rues, places, maisons, palais, églises, etc. L’attachement de Botta pour son village natal, pour le Tessin, est viscéral. C’est là qu’il est né, c’est là qu’il se bat.
La mémoire s’oppose à la conservation obstinée. Mario Botta stigmatise la résistance aveugle à toute intervention. Il conteste la supériorité de l’ancien sur le moderne. Les règlements parlent toujours du passé. Il remarque que la Rome baroque a été bâtie en cinq ans, alors qu’en Suisse, dans le même laps de temps, il est impossible d’obtenir un permis de construire. C’est pourquoi il consacre les neuf dixièmes de son temps à se battre pour réaliser ses projets. Mais la recherche maladive du compromis, du consensus risque d’aboutir au néant, à l’informe insipide.
Mario Botta se méfie de l’écologie qui transforme l’environnement en un bien – paysage ou carte postale – qu’il faut sauver, voire protéger contre les agressions qui le dénaturent. L’artifice a sa place. Il perturbe l’équilibre existant avant d’en échafauder un nouveau. L’architecte interprète l’existant et le projette, le lance littéralement, vers des formes inédites. Des configurations qui synthétisent les éléments passés à la lumière des besoins présents. Il faut trouver l’archaïque logé dans la nouveauté. Il s’agit de transformer une condition de nature en une condition de culture.
L’objet compte peu. Ce sont les liens entre l’homme et son environnement qui l’emportent. Le sacré entendu comme un espace séparé fonde le sens de l’architecture. Deux hommes qui discutent sous un arbre (selon une image de Louis Kahn, un autre grand architecte), voilà le toit entre le ciel et la terre.
Car l’architecte, tandis qu’il construit, il sépare. Un mur implique une coupure. Mais il engage aussi la communication. En un mot, la relation. La promiscuité, la continuité, l’homogénéité compromettent l’échange. Quand tout est avec tout sur une toile omnipotente, il n’y a plus de rupture, de confrontation, de distinction. L’individu disparaît, le groupe – la société – avec lui. Il reste les «gens». La masse gluante bonne pour les sondages, les villas mitoyennes et les autoroutes de l’information et des vacances. Tout circule, à l’infini pour toujours. Pour rien.
Mario Botta appelle une architecture affranchie de l’usage fonctionnel, utilitaire. Il réclame des lieux improductifs. En suspens, où l’on se repose et on fait la fête. Une architecture prête à livrer des instants de stupeur et de beauté. Désintéressés et immédiats.

Mario Botta, Quasi un diario.
Frammenti intorno all’architettura,
Le Lettere, Firenze, 2003.

Après l’avalanche
Le 25 avril 1986, Mogno, un petit village acculé aux Alpes, au fond du Val Maggia, perd son église bâtie au XVIIe siècle. Une avalanche l’emporte et coupe en deux la commune. Une association d’habitants persuade Mario Botta de construire une nouvelle église. Sur place, il déchiffre les signes de son intervention. La volonté de résister à la montagne force le besoin d’éternité. L’héritage du travail épouse la nécessité de vaincre la solitude. L’espoir fait face à la conscience des limites. Le travail commence. Le projet rencontre l’hostilité administrative, excite les réflexes conservateurs. Mais le chantier démarre. Les émotions intenses de la vie aboutissent à l’espace. Il faut retrouver la mémoire et le présent. L’église d’hier et l’avalanche qui l’a détruite. Mogno prie à nouveau dans son église, taillée dans la pierre sortie de la montagne qui la menace (marbre et gneiss). Sans parler des touristes qui en squattent l’esprit immobile et les rondeurs matricielles.

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