Une manifestation c’est d’abord «une déambulation
publique». Cet aspect symbolique est essentiel (J-Y. Pidoux, DP
n°1548). Il nous préserve de toute rhétorique triomphaliste.
J’étais
à Berne samedi dernier, saisi par une foule compacte et historique,
plutôt heureuse d’être là. On a marché pendant une heure. J’ai regardé
les autres me regarder. Le «sentiment infantile d’omnipotence» tournait
à plein régime. Doublé d’un besoin narcissique de se compter. On
manifeste contre ou pour quelque chose. Et on manifeste pour se voir
manifester. Pour se dire qu’on était vraiment beaucoup. Les
organisateurs l’ont répété dans toutes les langues : nous étions
quarante mille. Et à Berlin, nous étions encore plus. Il a été facile
d’imaginer une ébauche de communauté européenne, voire mondiale. Avec
la Suisse, pour une fois. La paix sait activer les bons sentiments et
l’envie de descendre dans la rue.
Certes, on a beau dire que
l’exercice de la démocratie passe surtout par des engagements
politiques quotidiens, par les institutions, les scrutins et les
élections. Mais comment échapper à l’ivresse d’une manifestation enfin
«massive»? A la toute puissance d’un flot humain «infini»? En acceptant
la contradiction, je crois. La politique n’est pas toujours
raisonnable. Elle se nourrit aussi de naïveté. Elle s’enrichit d’actes
simples comme celui de marcher ensemble en criant et chantant. Pour
rien, qui sait? Le Conseil fédéral n’aura pas été ébranlé. Pas au point
de modifier sa position. Saddam Hussein aura organisé une manifestation
à son usage personnel. George W. Bush aura fait la sourde oreille.
Finalement, la guerre aura peut-être lieu selon le calendrier prévu.
La
manifestation de Berne n’a été ni l’«amorce» ni l’«indice» d’un
mouvement social inédit. Personne n’est dupe. En revanche, l’espace
d’un après-midi, elle a écarté d’un pas vif et joyeux les impératifs de
la raison d’Etat et des équilibres géopolitiques. Elle a préféré le
symbole nouant un lien entre le rassemblement de milliers de personnes
et l’espoir insensé d’un autre monde. Pacifié, démocratique, libre de
tyrans, où chaque peuple est maître de son destin dans le respect de
celui des autres. L’enjeu de la manifestation bernoise était là, dans
cette foi profane et enfantine. Avant de revenir à la réalité, si l’on
veut. Avec l’illusion que rien n’est perdu.
En 2001, je n’ai pas été américain. En 2003, je ne suis pas devenu anti-américain. Alors serais-je un jour irakien?
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Manifestation à Berne : Le symbole contre la réalité
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