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Expo.02: Le langage contre l’incertitude

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A la fermeture de l’exposition nationale de Lausanne
en 1964, Domaine Public avait tiré un bilan critique de la
manifestation. Nous avons décidé de reprendre les arguments de l’époque
et de les appliquer à l’examen d’Expo.02.
Le sens des deux
événements, l’ancien et le récent, se dégage avec force. Au delà des
ressemblances troublantes, c’est la Suisse qui a changé. Expo.02 a
représenté de façon caricaturale, sinon dramatique, l’écart entre deux
époques.

En 1964 : «Le langage choisi par l’Expo offre à nos
yeux trois caractéristiques : symbolisme poussé, affirmations
didactiques, pari architectural moderniste». Le symbolisme souffrait à
l’époque d’une trop grande abstraction. Il ne renseignait pas sur la
réalité nationale. Le concret manquait à l’appel. C’est-à-dire un
regard franc et direct sur les conditions et les moyens de vie dans le
pays. Expo.02 n’a pas échappé à l’abstraction. Elle a été une
parenthèse, heureuse, mais mensongère. Un espace bâti et animé à
l’écart de la société réelle. Les arteplages, leurs emplacements sur
les rives des trois lacs, n’incarnent-ils pas géographiquement la
séparation, malgré les ponts et les jetées ? En marge de la vraie vie,
elle a été une exception. La Suisse de l’Expo n’a pas été celle des
institutions, de l’économie, du travail, de l’insécurité, des
fermetures. En tout cas pas dans leur version habituelle. C’était un
autre pays, en miniature, fourmillant d’idées, d’humour, de rencontres,
de joie de vivre, de métissages : exaltant. En deux mots différent et
multiple. Une occasion d’expériences et d’évasions. Souple comme les
roseaux de Neuchâtel ; évanescent comme le nuage d’Yverdon. Le
symbolisme a glissé vers l’allégorie. Il a embrassé la nature humaine.
Et ces valeurs incontestables qui assurent un consensus minimum et un
prétexte à loisir.

La réalité masquée

En 1964 : «Que de
slogans ; que de leçons ; que de sérieux. Alors que dans son allure
générale, l’Exposition est sans pédanterie, les slogans révèlent une
curieuse pesanteur et une sérieuse absence d’humour». Expo.02 a voulu
se défaire du didactisme en faveur d’un seul refrain répété à l’envie :
il n’y a pas de message. La formule n’a pas craint le paradoxe,
déclenchant une boulimie sémantique sans précédents. Il aura fallu
expliquer, nuancer, commenter afin que le sens soit clair : inutile de
chercher une signification, à chacun de fabriquer la sienne, de
l’éprouver ou d’en rire. Chassé par la porte, le didactisme est revenu
par la fenêtre. En pire, car refoulé, donc encore plus insupportable.
La figure de Nelly Wenger a été emblématique. Objet d’amour et de
haine, elle a catalysé les sentiments contradictoires. Icône charnelle
de la mosaïque du pays. Exemplaire de la personnalisation outrancière
du pouvoir un temps anonyme ou plus collégial, elle a proclamé le règne
de l’éphémère et de l’échange. C’est le contraire qu’elle a représenté
: toujours là, martelant ses convictions, sourde à toute réplique.
En
1964 : «Ce langage qui fait la leçon ? élude la réalité : il la masque
( ?) on peut dire que le contenant a été pensé avant le contenu».
L’architecture de l’exposition était résolument moderne. Toutefois,
elle sonnait creux. A l’image aujourd’hui des tours biennoises. Ou de
la beauté irritante du monolithe de Morat. Expo.02 a été sur ce plan la
digne héritière de son aînée. L’audace superflue de la forme a primé
sur la nécessité d’une interrogation périlleuse et douloureuse pour les
Suisses et la Suisse.
Un questionnement rigoureux et sévère aurait
pu ébranler la belle unanimité – ces taux de satisfaction à vous faire
pâlir d’envie – ou gâcher la fête tout simplement. Finalement, les
langages de deux expositions ont dévoilé les réticences éternelles de
la Suisse face à elle même. Ce même refus d’explorer son identité, loin
des généralités bien intentionnées et des catéchismes scolaires.

Le diktat de l’éphémère

Tout
doit disparaître, a enjoint la direction. C’est bel et bien l’enjeu
d’Expo.02. De contrainte urbanistique à impératif publicitaire, la
disparition annoncée est une chance de penser ce sens tant redouté,
dégagé de la présence encombrante de l’événement. Et de s’apercevoir
que les analogies formelles n’ont pas le dernier mot : quelque chose a
changé en trente-huit ans.
Si le langage de 1964 ne voulait pas dire
le réel, celui de 2002 a négocié sa liquidation. Si le destin du
questionnaire de Gulliver a été la caricature de ce refus de
s’interroger, les tiraillements sur la conservation des pavillons voués
à la destruction ont été les témoins de cette volonté de pactiser avec
l’incertitude. Le patrimoine, sa permanence ou son enrichissement,
n’était plus au centre du réel, ni de la Suisse. L’exposition de
Lausanne s’était déroulée dans un univers stable, connu, dont on
pouvait faire l’inventaire : tant pis si on ne disait pas tout. On
pouvait compter sur son développement, l’espoir d’une croissance ou
d’une transcendance : le capital ou Dieu. En réalité, ce qui reste
aujourd’hui, à part l’aménagement durable des rives du lac, ce sont des
fontaines, un théâtre et des pyramides dont on va bientôt ignorer
l’origine. A son tour, Expo.02 a vécu l’instabilité, le mouvement et la
multiplicité. On ne comptait plus – d’où une certaine désinvolture
financière que contredit le dénombrement obsessionnel des visiteurs -
on savourait dans une logique d’appareil jetable et d’apocalypse
prochaine (si Swissair fout le camp tout fout le camp). On n’a pas
cumulé, on est passé d’une expérience à une autre. La Suisse vacillait
et vacille toujours. Son identité s’éparpille. Comment l’interroger, si
elle n’existe pas ? Il ne s’agissait pas de cacher, d’occulter. Mais de
trouver un langage qui stoppe l’hémorragie. Il devait fournir les
outils pour contrecarrer l’absence d’une définition univoque, du
message qui a fait défaut. Voilà pourquoi, à l’encontre de la critique
du contenant dépourvu de contenu, Expo.02 a articulé un alphabet,
foisonnant de signes, stéréotypes, images de la Suisse d’aujourd’hui
soustraits à la complexité désespérante du quotidien. Elle est devenue
alors un havre de paix, le lieu d’une recomposition virtuelle de la
confusion; un chantier, selon le mot de sa directrice. Un Lego
apaisant. Ouvert à l’imaginaire de tout un chacun. Expatrié dans une
scénographie hollywoodienne, belle et impossible persiflant la mort. md

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