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Photo: Les Suisses en cinémascope

icone auteur icone calendrier 16 août 2002 icone PDF DP 

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Le Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel est désert. Il fait chaud. Je visite Swisspanorama du photographe suisse, exilé à Paris, Michael von Graffenried. Les photos sont en noir et blanc. Des grands formats étirés comme les films western de mon enfance. Je les passe en revue, littéralement. Elles sont interminables. Il faut les parcourir, des yeux et des pieds. J’observe des Suisses à l’image des Suisses, c’est-à-dire identiques à leur cliché.
Un commentaire les accompagne : il dit ce que je vois et ce que je devrais voir. C’est le jeu de la vérité – l’impression du réel – et de l’interprétation – son détournement à la fois expressif et idéologique. Un homme dort. Par terre, au milieu de la sciure, je reconnais les détails grossis d’un costume traditionnel. Sa bouche est entrouverte, le bras replié sous la tête. Avec l’autre, il serre un brin d’herbe. «Sommeil du juste ou Suisse somnolente à la Fête fédérale de lutte ?» Il s’agit de conjurer l’immobilité du regard face au lieu commun. Le texte dévergonde l’évidence rassurante. D’un côté, il illustre l’image- en renversant l’ordre habituel – et en décale la vision. Il la rend plus opaque, équivoque, incertaine. Peut-être insensée, mais ouverte à l’intelligence du spectateur.
Le choix de vues panoramiques suggère la proximité du photographe et de ses objets. Instrument politique galvaudé, elle devient ici le moyen d’approcher à l’excès l’autre. Si proche, qu’il risque parfois de disparaître, découpé, déformé par l’ampleur inhumaine de l’objectif. Comme ces mains dilatées, un rien floues, qui empaquettent des milliers de billets de banques avant de les enfouir dans le coffre-fort d’une banque. Ou encore ce contrôle d’identité à la gare de Genève qui échappe à la netteté de la prise, condamnée par la frénésie du geste et par l’obscénité de l’action, finalement invisible.
Le panorama renvoie aussi à l’utopie tout helvétique d’embrasser la totalité réduite à la taille d’un nain de jardin ; c’est la Suisse en miniature. Il ressasse le vertige alpin, cette ronde de massifs et montagnes à la mesure d’une scénographie minérale. C’est le paradoxe du cercle, une vue vraiment imprenable, à l’image des panoramas du Monolithe et des Bourbaki. Autrement dit, il s’agit de faire l’addition, compter, aligner sans début ni fin. A la manière de cette procession de sœurs dominicaines en prière avant le repas de midi. De ces filles aspirant au titre de Miss Lido rongées, rangées par l’attente et le stress de l’élection prochaine.
La pose est ainsi primordiale. Elle jaillit de la vision en cinémascope, véritable machine à paysage. L’horizon est son destin. La théâtralisation sa fonction. Voilà pourquoi les Suisses de Michael von Graffenried sont des acteurs ignorant leur jeu. Ils sont la métaphore d’une vie exhibée, toutefois inconsciente. C’est la vie du pays, au fil du temps, qui se heurte au miroir de sa condition, dépourvue de parole : de la capacité de distinguer et d’identifier.
Trop proche, trop grand, le panorama résume le drame du présent, doublement perdu : figé en dehors du temps, globalisé par un espace dilaté. Egal de ces recrues sur la place d’armes de Saint-Maurice s’exerçant à se rendre. md
Neuchâtel, Musée d’art et d’histoire, jusqu’au 1er septembre.
www.mvgphoto.com

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