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Pourquoi les Romands sont-ils les mauvais élèves du plurilinguisme?

Alors que la nouvelle loi sur les langues vient d’entrer en vigueur, les polémiques se succèdent

La toute nouvelle loi fédérale sur les langues, entrée en vigueur le le 1er janvier, sent bon le discours officiel. Le plurilinguisme fait partie de ce qu’un Eric Besson helvétique aurait appelé l’identité nationale au même titre que le consensus mou, la collégialité et le secret bancaire avant que la réalité ne le rattrape. Les faits sont plus têtus. Les barrières linguistiques – surtout celle de röstis – restent difficilement franchissables.

Mais il ne fait pas bon rappeler ces évidences: on ne touche pas au mythe de la Suisse plurilingue. Ainsi, le conseiller national genevois Antonio Hodgers, qui s’est installé pour une année à Berne, s’est-il vu renvoyé à ses chères études par le professeur Andreas Auer pour avoir regretté dans la NZZ puis dans Le Temps qu’une relative maîtrise de l’allemand ne permette pas de converser normalement avec nos compatriotes d’outre-Sarine. Sur le site de DP, l’article de Lucien Erard (repris par Le Temps) suggérant qu’il valait mieux ne pas décourager par trop d’exigences les francophones désireux de se mettre au service de la Berne fédérale a suscité des réactions comparables. Les Romands n’auraient qu’à faire autant d’efforts que les italophones, ou au moins que les Alémaniques si doués pour la langue de Molière, comme chacun le sait en écoutant certains de nos conseillers fédéraux.

Pourquoi les Romands seraient-ils les mauvais élèves du plurilinguisme? L’explication relève pour certains de la psychologie du groupe – les Romands sont plus paresseux – voire quasiment de la génétique – ils sont aussi mauvais que les Français. Les méthodes d’apprentissage sont également incriminées. Le séjour linguistique est en passe d’être érigé en remède miracle et passage obligé du cursus scolaire, comme le rêve un député valaisan. D’autant que la nouvelle loi sur les langues promet des espèces sonnantes et trébuchantes pour ces programmes (art. 14). Difficile pourtant d’affirmer que les cours d’allemand ou ceux qui les donnent sont plus mauvais en Suisse romande qu’ailleurs. Et la vie ne s’arrête pas à la fin de la scolarité obligatoire: maîtriser deux langues étrangères à la fin de la scolarité obligatoire, comme le prescrit la loi (art. 15), c’est bien mais parfaitement vain si l’élève devenu adulte ne maintient pas ses connaissances.

L’explication est sans doute ailleurs. Apprendre une langue étrangère, et plus encore aller vivre sous des latitudes où l’on parle une autre langue, réclame beaucoup d’efforts individuels, du moins pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir baigné dans un environnement familial bilingue. L’immense majorité d’entre nous n’entreprendra ces efforts que si nous y sommes contraints par les circonstances ou que nous y trouvons un intérêt ou une satisfaction particulière, lesquels peuvent bien sûr prendre plusieurs formes: utilité pour la vie professionnelle, amoureuse, voire le goût pour une autre culture – le plus souvent c’est un peu des trois.

Ainsi, pendant longtemps, faute d’une université, les Tessinois et les habitants des vallées italophones des Grisons ont été obligés de renoncer au soleil et au risotto et de franchir le Gothard ou le Simplon pour aller étudier. A l’âge où on découvre la vie et où on se constitue un réseau. Ils ne reviennent pas toujours au pays après leur cursus universitaire. Les représentants romands des cantons bilingues – Fribourg et Valais – se démarquent des autres Romands, et ce n’est sans doute pas un hasard si les deux francophones présidents de parti viennent de ces cantons. Les Valaisans doivent s’exiler hors de leur canton, les Fribourgeois ont une université bilingue et la grande ville la plus proche est Berne.

Quelle est la situation pour les habitants de la région lémanique? L’incitation à apprendre la langue de Goethe n’est pas évidente; elle a sans doute diminué avec les années. D’abord, les Genevois et les Vaudois n’ont pas un intérêt marqué à s’exiler: il y a deux universités, deux grandes villes, des perspectives de carrière dans tous les domaines, une qualité de vie régulièrement citée comme l’une des meilleurs au monde, une météo plutôt plus agréable qu’outre-Sarine. L’exode vers le Sud n’est pas une fable: il y a fort à parier que les Romands n’auraient aucun problème à apprendre le dialecte si la Goldküste avait le climat de la Côte d’Azur! Sans doute, l’allemand est-il encore un accélérateur de carrière dans les grandes banques et dans les entreprises «fédérales» comme La Poste et les CFF, mais c’est de moins en moins vrai. 

Que reste-t-il? L’attrait de Downtown Switzerland pour certains, mais dans un monde globalisé, pourquoi ne pas choisir Paris, Londres ou New York plutôt que Zurich? La drague reste sans jeu de mots un puissant incitatif pour la connaissance des langues étrangères, mais voilà, pour paraphraser Antonio Hodgers, la maîtrise de l’allemand ne permet pas encore d’engager la conversation avec un-e charmant-e Alémanique à la terrasse d’un café: il serait d’ailleurs intéressant de savoir si les unions entre Romands et Suisses alémaniques sont en progression. Il y a fort à parier que non. Enfin, le français reste une langue de communication internationale en dehors des frontières euopéennes, au contraire de l’allemand et de l’italien. Dans ce contexte, il est tout sauf étonnant que les élèves de nos écoles préfèrent apprendre la langue de Bill Gates plutôt que celle d’Ueli Maurer: ce n’est pas la difficulté de cette dernière qui les rebute mais bien l’intérêt, du moins le plus immédiat, qu’ils trouvent à la première qui les y pousse. 

La maîtrise de l’allemand, voire du dialecte, est bien sûr obligatoire dans certains cas, en particulier si l’on envisage une carrière politique ou dans l’administration fédérale. A voir le peu de candidats romands qui se pressent au portillon de cette dernière, l’attractivité de cette carrière ne suffit plus à elle seule. Voilà pourquoi, plutôt que de placer la barre encore plus haut, il faut imaginer des mesures qui encouragent les francophones à venir travailler à Berne ou ailleurs en Suisse alémanique. Et l’argent ne doit pas être un sujet tabou: toutes les entreprises offrent des avantages supplémentaires à leur personnel «expatrié». 

Loin des discours convenus sur le merveilleux plurilinguisme d’Etat, la Confédération est d’ailleurs directement confrontée à un cas concret, celui du Tribunal administratif fédéral. Les quelques 400 collaborateurs de ce mastodonte judiciaire, actuellement répartis sur plusieurs sites dans la région de Berne, doivent à la fin 2011 partir pour… Saint-Gall. Le Parlement fédéral a en effet trouvé sympathique de disperser les juges fédéraux aux quatre coins du pays: après Lausanne en 1874 et Lucerne en 1917, il a donc choisi en 2002 Bellinzone pour le siège du Tribunal pénal et Saint-Gall pour celui du Tribunal administratif. Or, au contraire de son cousin tessinois dont l’activité est peu importante, le tribunal saint-gallois comptera un nombre important de juges, greffiers et personnels administratifs francophones. Un nombre incompressible de Romands à moins de ne plus respecter la loi qui oblige le tribunal à traiter les litiges dans la langue officielle de l’administré. Beaucoup s’accommodent pour l’instant d’un lieu de travail à Berne, pendulant pour la plupart depuis la Suisse romande. Ils sont beaucoup moins nombreux à se réjouir de s’installer sur les rivages du lac de Constance ou dans le Toggenburg. Un véritable casse-tête pour le service du personnel qui promet possibilités de télétravail et autres avantages pour faire passer la pilule.

On trouvera bien sûr toujours des contre-exemples, des francophones maîtrisant parfaitement le dialecte et adorant la campagne thurgovienne. Tant mieux. Mais il est déraisonnable de s’obstiner à ne pas regarder la réalité des faits qui éloigne la majorité des Suisses francophones de l’allemand. Les Romands risquent fort de devenir d’encore plus mauvais élèves et il faudra trouver d’autres arguments que la cohésion nationale pour les convaincre de franchir la barrière de röstis.

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Discussion

  • 1
    Jean d'Hôtaux

    Analyse intéressante!

    Toutefois:

    « Pourquoi les Romands seraient-ils les mauvais élèves du plurilinguisme? L’explication relève pour certains de la psychologie du groupe – les Romands sont plus paresseux – voire quasiment de la génétique – ils sont aussi mauvais que les Français. »

    Pour ma part je ne vois pas pourquoi les Romands seraient les mauvais élèves du plurilinguisme?

    A mon avis la cause est ailleurs et je rejoins tout à fait l’analyse d’Antonio Hodgers – cf article cité en référence par Alex Dépraz.

    Le problème résulte essentiellement de l’usage omniprésent du dialecte en Suisse alémanique. En effet, alors que notre Constitution fédérale cite l’allemand comme l’une des quatre langues nationales, celle-ci n’est en Suisse qu’une langue écrite, alors que la langue parlée est le dialecte. Or celui-ci n’est pas enseigné à l’école!

    Pour le francophone (pour l’italophone aussi, c’est vrai) qui s’installe en Suisse alémanique – j’en ai fait moi-même l’expérience, y ayant vécu durant cinq ans au début de ma carrière professionnelle, dans deux régions différentes -, il est très difficile de s’intégrer réellement dans le tissu social sans maîtriser le dialecte.

    Travailler en Suisse alémanique pour un Romand ne pose pas de problèmes majeurs en soi, pour autant que l’on fasse le deuil de promotions professionnelles.

    Y vivre est une autre paire de manches!

    Il est très difficile de nouer des relations sociales, autres que superficielles, avec les Suisses allemands si l’on ne maîtrise pas le dialecte.

    J’ai lu la réponse d’Andreas Auer à l’article d’Antonio Hodgers, mais ne partage absolument pas les objections de M. Auer qui est dans le déni de réalité, comme la plupart des Suisses alémaniques d’ailleurs, lorsqu’on évoque le sujet avec eux.

    Pour conclure une anecdote qui m’a été racontée par ma fille laquelle vit en Suisse alémanique depuis plus de dix ans. Elle a assisté à une conversation entre un Bernois et et un Allemand. La conversation se déroule en Hochdeutsch. Après quelques phrases, l’Allemand dit au Bernois: « … mais vous savez, je comprends très bien votre dialecte (sic) »!…

  • Personnellement, ayant vécu environ 5 ans à Zurich et n’ayant jamais réussi à apprendre le « Mundart », je trouve les Suisses allemands très gentils, accueillants, très chaleureux et amicaux envers les romands, et pas du tout ennuyés quand on leur parle en mauvais allemand appris à l’école et non dans leur idiome local.

    J’ai simplement constaté qu’avant d’être complètement intégré dans la vie sociale et invité par tout le monde, il faut vivre là bas environ trois ans. Ce qui me paraît normal pour faire son trou, où que ce soit.

    Après 3 ans, et même si on ne parle pas le dialecte, et même si on a un accent à couper au couteau, on est adopté. Et c’est certain que Zurich est une des villes les plus sympas aui monde pour habiter.

    Souvent nos confédérés font eux-mêmes l’effort de nous parler en français, et nombreux sont ceux qui parlent bien notre langue. Ils aiment leurs compatriotes romands. C’est certain.

    En revanche, ils sont beaucoup moins tolérants pour les gens parlant Hochdeutsch si ceux-ci viennent d’Allemagne. C’est vrai qu’ils n’ont pas beaucoup de sympathie pour les Allemands, volontiers jugés « arrogants », et pas toujours à tort. Et ils craignent le « grand canton » et sa tendance à l’impérialisme.

    Je trouve en tous cas qu’on n’a rien à reprocher aux Suisses allemands.

    J’ai été là dessus à 200% d’accord avec Andreas Auer, un homme dont les idées, d’habitude, sont aux antipodes des miennes.

    Il est assez normal que nous Welsches fassions un certain effort pour nous adapter, si nous envisageons de faire carrière outre Sarine. Et il y a vraiment beaucoup de belles carrières à faire en Suisse allemande, que ce soit dans l’économie et/ou, bien sûr, dans l’administration fédérale où les salaires sont incroyablement attractifs pour des fonctionnaires ayant la sécurité de l’emploi.

    A vrai dire je ne vois absolument pas de quoi on, et Antonio Hodgers, se plaint.

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