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Civilisation suisse: Le présent du passé

Essai d’anthropologie intuitive autour de l’identité helvétique. Le musée du Ballenberg et
l’Exposition nationale deviennent ainsi les terrains privilégiés d’une divagation participante.

La première fois que j’ai visité le Musée de l’habitat rural de Ballenberg, c’était l’hiver. Le parc qui l’héberge était vide, battu par le vent, abandonné. Pas de billets d’entrée, pas d’animations. C’était la pause saisonnière. Les maisons fermées dégageaient un sentiment de ville fantôme.
Je suis retourné visiter le musée pendant la période d’ouverture. Avec artisans en chair, en os et en action. Une drôle de vie un rien schizophrénique traversait cette fois les demeures éparpillées sur le site. Les visiteurs flânaient à côté des employés-acteurs, figurants incongrus d’une existence à la fois factice et vraisemblable. J’étais étourdi. Mais ravi par une légèreté paradoxale apaisante et rassurante.

Le vrai et le faux

Le musée est né en 1968. C’est une date symptomatique. Alors que le monde vivait une de ses secousses cycliques troublant un certain état des choses, le Ballenberg affirmait sa vocation : préserver et réhabiliter l’héritage paysan du pays. Il s’agissait de rassembler et reconstituer le patrimoine architectural et culturel d’un univers menacé. L’authenticité devenait la mesure de son ambition. Le musée s’engageait à découvrir, acquérir, déplacer et bâtir à nouveau les habitations typiques du pays. C’est ainsi qu’elles ont été toutes soigneusement démontées et fidèlement reconstruites au Ballenberg. C’est le vertige sémantique. Il devient impossible de se décider entre des vraies fausses ou de fausses vraies maisons. Des ready made à l’échelle impensable d’une société, d’une culture et d’un secteur productif.
De plus, les activités du musée et ses produits sont exploités commercialement. En somme, la frontière entre la fiction et la réalité est incertaine. Elle est renvoyée sans cesse à son ambiguïté. La civilisation se trouve ainsi à l’ère de sa reproductibilité technique. C’est Walter Benjamin qui a développé ce concept à propos de l’art quelques années avant la deuxième guerre mondiale*. Au Ballenberg, la valeur d’usage des logis et des travaux de la paysannerie s’efface au profit de leur valeur d’exposition. Leur concentration et leur statut de modèle les affranchissent de la réalité. Ils sont alors disponibles pour l’étude scientifique et pour la promenade en famille. L’expérience du passé, c’est la devise du musée, une fois reconstituée perd probablement son aura, ce je ne sais quoi qui la rendait unique, indicible. En revanche, elle gagne la pérennité de l’abstraction.

L’identité et la différence

Expo.02, de son côté, est encore une projection. Annoncée, simulée, imaginée, elle se réalise à peine. Les premiers curieux l’investissent. Les arteplages se dévoilent. On découvre les défauts et les qualités. Les médias et les politiciens, l’économie et les arts, mais l’homme du commun également condamnent ses déficiences, son excès mégalomane, autant que ses coûts exorbitants et ses tarifs antidémocratiques. On évoque l’espoir et les attentes qu’elle alimente. Les déchéances et les réussites. Elle est le bouc émissaire d’une Suisse fragmentée, confuse, cependant consciente d’un sentiment d’appartenance commune. Certes fragile, difficile à exprimer, souvent ignorée.
Alors elle se réfugie dans le jeu amusé des différences. Détournement ludique des divergences et des cloisonnements véritables. Ces sont tous ces fossés, ces graben, qui sont la promesse paradoxale autant de la cohésion que de la désagrégation de son identité.

Antagonismes de façade

Or, il y a une relation de filiation réciproque entre le Ballenberg et l’Expo.02. Leur antagonisme apparent est trompeur. Au premier abord, il est vrai que le Ballenberg semble se vouer à la sauvegarde, alors qu’Expo.02 rappelle plutôt le potlach, l’échange somptuaire ou le gaspillage. D’une part, se cristalliserait la revue bien ordonnée d’un âge d’or perdu à regret qui aspire à l’éternité, de l’autre il y aurait la prodigalité festive et divertissante d’une culture volatile et métissée destinée à la consommation et à la déliquescence (à l’image du monolithe de Jean Nouvel).
Toutefois, le Ballenberg est le passé d’Expo.02. Et celle-ci est son avenir. L’un est nécessaire à l’autre, fatalement complémentaire. Le musée rural représente les fonds d’empreintes nécessaires aux images chancelantes de l’exposition nationale. Il serait impossible de vouloir le présent, d’agiter le futur sans l’inconscient immémorial matérialisé au Ballenberg. A son tour, Expo.02 trace l’horizon de sa survie : un branle-bas du simulacre, de la reproduction dépourvue d’original. Elle lui suggère l’écran des ombres libérées de la contrainte de la vérité. Il faut visiter le Ballenberg avant de se rendre à Expo.02. md

*Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, in ÃŽuvres, tome iii, Gallimard, Paris, 2000, pages 67-113.

Sites: ballenberg.ch., expo.02.ch

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