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Retour sur les minarets: où sont ces élites aujourd’hui tant décriées?

Les élites suscitent l’ire méprisante de l’UDC, dont le discours populiste s’en prend aux personnes susceptibles de l’empêcher de dicter l’agenda

icone auteur icone calendrier 21 décembre 2009 icone PDF DP 

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En Suisse aussi, la dénonciation des élites est un thème récurrent, alimenté par la pratique intensive de la démocratie directe qui multiplie les occasions de réaffirmer la légitimité suprême du peuple, par essence détenteur d’une vérité ne souffrant pas la discussion. Au point qu’il paraît iconoclaste de rappeler, comme l’a écrit encore tout récemment Alex Dépraz (DP 1848), que si le peuple a toujours raison, il ne peut pas valablement décider l’impossible. À cet égard, le refus des minarets, prononcé par 57,5 % des votants et 22 des 26 cantons et demi-cantons, est déjà entré dans les annales comme l’exemple prototypique d’une décision sujette à caution: elle contrevient en effet selon toute vraisemblance à la Convention européenne des droits de l’homme sous le contrôle de la Cour du même nom établie à Strasbourg et comprenant des juges suisses.

Nouvelles «élites» et vieux reproches

De toute évidence, l’initiative contre les minarets a ravivé les ressentiments de ses tenants à l’encontre des élites, accusées à la fois de désinformation préalable à la votation et ensuite de mépris de la volonté populaire pourtant clairement exprimée. Qui sont donc ces élites, continuellement citées mais jamais expressément définies? On sent bien qu’il ne s’agit pas de la bourgeoisie visée par les marxistes ni des classes dominantes qui auraient pu lui succéder, encore moins des intellectuels que l’on n’entend plus – et depuis longtemps – s’affirmer comme détenteurs d’un savoir dont ils voudraient assurer le partage et la diffusion. Font désormais figure d’élites d’autres catégories: les leaders d’opinion de toutes obédiences (y compris sportives, mondaines, etc.), les dirigeants des grandes unités économiques et les détenteurs des pouvoirs politiques et administratifs.

Aux yeux des populistes, les différentes personnalités composant les élites contemporaines, effectivement liées par toutes sortes de connivences, apparaissent comme les relais d’obscurs réseaux éminemment suspects. Toujours prêts à déceler complots et manipulations, le parti UDC qui reste celui de Christoph Blocher et l’hebdomadaire Die Weltwoche qui se fait son porte-parole ne se lassent pas de dénoncer la classe médiatico-politique et son conformisme des bons sentiments. Elus, professeurs et juges sont accusés à la fois de méconnaître le quotidien des gens au point de n’avoir pas vu venir le net rejet des minarets et de mépriser la vox populi démocratiquement exprimée en osant s’interroger sur les effets réels de la votation du 29 novembre.

A ces reproches s’ajoutent pêle-mêle toutes sortes de récriminations: présence inégale dans les médias, commentaires et sondages orientés, collusions d’intérêts entre donneurs de leçons, juristes obnubilés par les ukases des tribunaux européen et fédéral, journalistes anticipant leur propre satisfaction plutôt que l’avis du peuple souverain. Le tout étant orchestré par des autorités qui ont perdu tout contact avec la vraie vie vécue par le vrai peuple.

Elites face à leurs responsabilités

En bref, le mépris haineux des populistes pour les célébrités considérées comme «les élites» n’a d’égal que l’arrogance qu’ils leur prêtent. Ont-ils entièrement tort? La réponse dépend de l’idée que l’on se fait des élites, étymologiquement les personnes que leurs qualités mettent à l’avant de la société, exemples et références à la fois. Si l’on s’en tient à la représentation qu’en donnent les populistes, les «élites» n’en sont plus puisqu’elles ont de fait accepté la banalisation de leur propre fonction, réduite au commentaire instantané, une improvisation et un discours chassant l’autre. Pas le temps d’approfondir, encore moins le besoin de s’engager sur le front.

Mais tournons-nous plutôt vers les élites au sens plus traditionnel du terme, vers les professionnels de la pensée et les émetteurs de réflexions, vers les théoriciens de la politique et les détenteurs de savoirs dans quelque domaine que ce soit. Ces élites assument-elles le rôle social qu’on est en droit d’attendre d’elles? Si oui, c’est en toute discrétion et en ordre dispersé mais non sans effet: le morcellement généralisé diminue les forces de résistance et la capacité d’engagement. 
 
Certes, l’honneur de la pensée n’est pas perdu. L’écologie privilégie les échelles du long terme et du large spectre, renouvelant le débat sur le sens et les composantes de la croissance. Il y a aussi les nouveaux vecteurs d’information facilement accessibles, les clubs de réflexion (comme le Club Helvétique), les développeurs de territoires durables, les défenseurs de l’Etat de droit et les réformateurs de ses institutions. L’UDC ne s’y méprend pas, qui fustige les juristes spécialisés en droit public, coupables de «tergiversations» en tous genres, à l’instar des professeurs «moralisateurs et antidémocrates» Rainer Schweizer, Jörg Paul Müller, Marco Sassoli ou Daniel Thürer, habitués des combats que la Weltwoche considère évidemment comme faux.

Des voix peu audibles

Or, sauf débat momentané du type minarets, ces voix manquent d’audibilité, particulièrement en Suisse romande où même les membres francophones du Club helvétique se font peu entendre, à la notable exception du conseiller national zurichois de Saint-Ursanne Andreas Gross. Pire, quand les partis se décident à élaborer des rapports et autres «papiers de position», ils les oublient à peine produits, ainsi que l’a bien noté Daniel-S.Miéville dans Le Temps. Beau gaspillage de compétences pourtant sollicitées.

En clair, les mandants se désintéressent des mandats attribués et ne se soucient pas d’en valoriser le résultat, comme si la pensée politique se suffisait à elle-même et n’avait pas besoin de passer le test de l’action et de l’intervention en temps réel. Christian Levrat et Alain Berset retrouveraient-ils aujourd’hui la disponibilité voulue pour réécrire Changer d’ère, ce bon livre-manifeste publié en commun en 2007, avant leur réélection aux Chambres fédérales et leur accession à la présidence, le premier du parti socialiste suisse (depuis 2008), le second du Conseil des Etats (en 2008/09)?

Ce qui vaut pour le PSS s’applique aussi, peu ou prou, aux autres formations politiques ainsi qu’à leurs élus et consultants. Voilà pour l’attitude de l’usager. Et qu’en est-il de la production, notamment universitaire dans le domaine de la pensée politique? Comment sa diffusion s’organise-t-elle? Cette mise en circulation est un enjeu majeur. Car moins l’intelligentsia formée, informée et critique se fait entendre, plus l’UDC peut dicter l’agenda, des minarets à la libre-circulation des personnes en passant par le renvoi des criminels étrangers ou la gestion sécuritaire des situations et territoires, sans oublier la continuelle réaffirmation du dogme de l’infaillibilité populaire.

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Discussion

  • On peut bien sur critiquer le discours anti élitaire de l’UDC. Mais il ne faut pas oublier que l’UDC n’a rien inventé. Elle se contente de reproduire et prolonger le discours de légitimation constant de la démocratie suisse moderne, depuis sa fondation.

    C’est ce discours qui a permis au radicalisme de s’emparer du pouvoir au XIXe siècle: au nom des « petits » contre les « gros », en entretenant le ressentiment contre les « messieurs », les gensde « la haute »,les gens « idstingués » ou, litote vaudoise, « assez distingués », le « beau linge », « ceux qui ont des domestiques » ,etc. Le radicalisme c’était ça.

    La grogne anti donneurs de leçons de l’UDC se coule donc dans des réflexes mentaux extrêmement profonds qui dans l’inconscient collectif se confondent avec la notion même de démocratie et de libre pensée. Elle reprend aussi le discours anti clérical des radicaux de naguère, contre les Jésuites, les curés, les pasteurs, les « mômiers », tous pareils, tous au service des messieurs distingués de la haute, tous donneurs de leçons, tous haïs au nom de la démocratie.

    Cette culture anti élitaire est tellement invétérée qu’elle condamne au ridicule les avertissements du patricien Roger de Weck et son acolyte Andi Gross de ce Club Helvétique qui n’a aucun écho dans la masse, même s’il est chouchouté par les médias.

    Il y a quelques temps j’ai cité ici un article de H.-P. Kriesi et D. Wisler exposant comment la démocratie semi directe a été inventée au XIXe siècle, d’abord dans la ville provinciale de Winterthur nourrissant un complexe anti zurichois. Il s’agissait avant tout d’une réaction anti élitaire contre le régime des « messieurs » libéraux, la caste parlementaire éclairée, de l’élite intellectuelle et économique incarnée par Alfred Escher, surnommé « princeps » par ses ennemis : un homme de progrès, élégant, brillantissime et riche à millions.

    On ne veut pas de ça en Suisse, pas plus que des minarets. C’est dommage mais c’est ainsi. M. Blocher lui-même l’a compris et il sait bien que son brio d’industriel collectioneur ne lui est pardonnée que parce qu’il a un physique commun et qu’il s’est fait lui-même en partant de rien. Mais si l’élite véritable se reconnait au fait de porter un discours qui est entendu par les citoyens, alors Blocher est bien le représenantant principal de l’élite respectée, défiant l’élite méprisée et inaudible de l’establishment main stream, lui dont les commentaires hebdomadaires de teleblocher.ch sont suivis par environ 100’000 personnes soit le tirage de la NZZ à lui tout seul. Combien de visites sur le site du Club Helvétique?

    Le fond anthropologique anti élitaire constitue en réalité le socle fondamental de la LEGITIMITE de notre Suisse moderne. On peut le déplorer. (Et de ce point de vue c’est intéressant de voir la gauche se convertir à l’élitisme.) Mais le fait est là.

    On ne peut pas aller là contre et c’est pourquoi toute vélléité d’enrayer l’ascension de l’UDC par des mécanismes archi élitaires comme celui d’une juridiction constitutionnelle sera forcément perçue comme totalement ILLEGITIME et n’aura pratiquement aucune chance de réussir.

  • 2
    Michèle Fleury-Seemüller says:

    Dans le discours anti-élitaire de l’UDC, Georg Kreis, historien bâlois et président de la Commission fédérale contre le racisme, est une de leur cible préférée. Récemment Georg Kreis, invité à la TV suisse alémanique après le vote contre les minarets, s’est posé la question de ce qu’il serait advenu d’une initiative, lancée par une UDC des années 30, contre l’«enjuivement» de la Suisse. Deux jours après, l’UDC demande la destitution de Georg Kreis en tant que président de la commission contre le racisme, et cela, entre autres, au nom de «toutes les Suissesses et de tous les Suisses qui se sont engagés pour les juifs persécutés sans en tirer de la publicité personnelle» (la lettre adressée au conseiller fédéral Didier Burkhalter figure sur leur site internet). Il y a effectivement eu des Suissesses et des Suisses qui parfois au péril de leur vie ont sauvé des juifs de la déportation. Ce sont, pour n’en nommer que quelques-uns: Elsbeth Kasser, Elisabeth Eidenbenz, Rösli Näf, Friedel et August Bohny et Maurice Dubois actifs pour le Secours aux enfants au sud de la France de 1939 à 1944, Gertrud et Gerhard Lutz en 1944 à Budapest, et Aimée Stitelmann qui a caché des enfants réfugiés à Genève et a été emprisonnée. Pendant des dizaines d’années ces gens ont été ignorés, parfois même diffamés. Ce sont des historiens comme Georg Kreis qui les ont sortis de l’oubli, «sans en tirer de la publicité personnelle». Il ne me semble pas que l’UDC se soit particulièrement engagée à les honorer publiquement.

  • Il est à craindre que le diagnostic de « curieux » ne soit incontournable: le fond de commerce de la légitimité se conquiert, et pas seulement dans notre pays, au travers d’un discours contre les « élites »– ceux qui aux E-U reçoivent le surnom de « eggheads ». A titre de « evidences » de ce diagnostic, impossible de ne pas mentionner l’existence de sites comme ceux de DP et du Club helvétique, espaces où se déploient une connaissance et une finesse de réflexion politiques remarquables. Et cela, sans guère d’effets sur l’opinion publique si on en croit les résultats des votations. Combien en effet de visites sur ces sites? Et par qui, sinon par des déjà-convaincus et à la recherche d’informations et d’arguments complémentaires pour mieux étayer leur prise de position.

    L’exemple de Blocher comme incarnation emblématique de la posture anti-élitaire dans notre pays est particulièrement parlant. Car, enfin, comment ne pas voir en Blocher, multimillionnaire, leader charismatique, un représentant de l’élite – non pas certes, celle des eggheads, des intellos universitaires,mais celle de l’économie et de la politique? Blocher est le représentant éminent de cette élite qui a saisi que la popularité passe par le mépris du discours intellectuel – peut-être parce que le « peuple » se sent exclu, du coup méprisé par cette forme de discours.
    De sorte que la lutte sur la scène politico-médiatique peut être le mieux comprise, me semble-t-il, comme celle mettant en scène l’élite au pouvoir contre celle du monde universitaire-critique. Le récent déferlement de déclarations haineuses contre les analyses de U. Thielemann sur le secret bancaire en est une illustration exemplaire: une multiplication de condamnations sommaires et expéditives vouant à l’enfer de la haute trahison à la loyauté au pays hôte des analyses dont, alors, nul n’a plus besoin prendre connaissance.

    Il faut peut-être même aller plus loin: dans le cas précédent, l’inconvénient (pour l’élite au pouvoir) est que les propos de M. U. Thielemann aient seulement pu trouver un écho dans les médias grand public. Le lynchage dont il a été l’objet constitue un avertissement à tout intellectuel critique: voilà ce qui t’arrivera si tu t’avises soudainement d’être entendu par le grand nombre; veille donc à rester parmi les tiens et à n’être entendu que d’eux. Tant que cela est ainsi, tu peux dire-penser-exprimer ce que tu veux: tu n’es pas un/en danger. Mais si tu franchis cette barrière, alors tu verras ce qu’il en coûte de mettre en cause notre pouvoir sur la grande scène médiatique.

    S’il est une leçon à tirer du cas Thielemann pour la scène politique suisse, il me semble que c’est celle-ci. Gare donc à DP s’il parvenait, soudainement, à faire débat dans les médias grand public.Alors la vraie guerre avec la « vraie élite » commencerait.

  • Vous avez raison phugace. Mais si ce populisme est bien ancré dans une certaine élite de la droite dure des affaires et de la politique, il ne faut pas oublier que cette élite là est suivie, plus que l’autre du moins, plus que l’élite pro européenne.

    Ce n’est pas uniquement par démogagogie. C’est aussi parce qu’elle sait se faire l’interprête de préoccupations légitimes: L’attachement sincère des gens à leur autodétermination, à la démocratie directe, le scepticisme devant l’Europe de la libre circulation qui est aussi, selon les défenseurs les plus sincères de la classe ouvrière, muselés dans le parti social démocrate officiel, l’Europe de la « libre exploitation ». Et il est de fait qu’elle l’est.

    Comment voulez-vous que les gens fassent confiance à une gauche qui brade leurs intérêts les plus évidents sur l’autel de l’Europe de la libre exploitation?

    Vous me direz que le discours UDC est fallacieux. Mais si la gauche n’avait pas abandonné les intérêts sur lesquels reposait sa légitimité de mouvement ouvrier, le discours UDC ne mordrait pas sur l’opinion des couches populaires, qui existent bel et bien et continueraient de voter à gauche.

    Alors, à qui la faute?

    C’est la propre faute de l’élite intellectuelle progressiste si elle s’est mise dans l’impossibilité de traduire ces appréhensions réelles et légitimes des gens et donc dans l’impossibilité d’être entendue, à cause d’un suivisme européiste excessif.

    Un parti antieuropéen de gauche, s’il était créé demain, aurait immédiatement 10% d’électeurs, à mon avis. C’est exactement l’électorat qui a quitté la gauche et le centre pro européen, pour rejoindre l’UDC et son langage carré.

    Créez donc ce parti et qu’il prenne la défense de votre cher Thielemann. Vous verrez que ce discours sera entendu. Mais il ne peut pas être entendu venant d’une gauche pro européenne. Venant de pro européens les petites gens préfèreront penser « places de travail », craindre pour leurs connaissances employés de banque et huer le « Nestverschmutzer » qui ose mettre en danger ces places de travail.

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