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Les familles ont besoin d’une politique du temps

Un tableau des rapports difficiles entre vie professionnelle et épanouissement personnel, et des pistes pour faciliter une vie familiale harmonieuse

La vie familiale traditionnelle est née dans la bourgeoisie des 18e et 19e siècles et a connu son apogée au milieu du 20e siècle. Pourvoir à l’entretien d’une femme entièrement engagée dans la vie familiale, privée, était devenu une marque de réussite sociale pour les hommes. Dans la mesure où cet idéal se réalise, il se bâtit non seulement sur une ségrégation plus ou moins stricte des sphères d’activité masculine et féminine, mais également sur la dépendance financière et sociale de la femme. Les solutions intermédiaires – activité professionnelle féminine réduite et non interrompue – n’y font pas fondamentalement exception car grâce au statut mineur du travail à temps partiel et à la discrimination salariale directe et indirecte, la prépondérance masculine demeure assurée.

Or, beaucoup de choses ont changé. Les femmes renoncent moins volontiers à sacrifier leur autonomie en faveur de la famille. Cette dernière nécessite souvent deux revenus pour être financièrement viable. La sécurité de l’emploi masculin à été minée par une succession de récessions, l’exportation de places de travail en raison de la globalisation et des mesures de rationalisation en vue d’une rentabilité élevée. L’individualisation progressive des conditions de vie et la difficulté à mobiliser des appuis extérieurs (parenté, amis, voisins) font que les familles, souvent, ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Enfin, la durée de vie disponible pour la procréation diminue. Les couples, surtout les femmes et les hommes qui peuvent aspirer à une mobilité professionnelle grâce à leurs qualifications, repoussent le moment de la parentalité, s’approchant ainsi de la barrière biologique.

L’augmentation du nombre des divorces, la baisse de celui des naissances, les conditions de plus en plus problématiques du développement des adolescents (incivilités, violence) s’inscrivent dans ce contexte. La Suisse n’est pas seule à connaître cette évolution. Les analyses de ces phénomènes dans d’autres pays européens sont donc aussi pertinentes pour la Suisse, notamment le septième rapport allemand sur la famille. Basé sur de nombreuses études empiriques, ce rapport aboutit à deux conclusions fondamentales.

D’une part, la vie familiale peine de plus en plus à se développer dans de bonnes conditions face aux évolutions actuelles et aux pressions qu’elles engendrent sur la vie quotidienne. La plupart des familles ne sont pas capables d’y résister avec leurs seules ressources propres.

D’autre part, la situation des familles peut être améliorée à condition d’actionner simultanément trois leviers. Premièrement, des appuis financiers ciblés qui permettent aux deux parents de profiter d’interruptions professionnelles et de déléguer une part de leurs obligations familiales. Deuxièmement, des institutions d’appui (crèches, écoles à plein temps) dont l’utilisation ne dépende pas du revenu professionnel de la famille. Et troisièmement, des changements institutionnels qui relèvent de la «politique des temps» et que l’on connaît en Allemagne et en Italie. Les deux premiers leviers manquent largement en Suisse, bien que discutés depuis assez longtemps. Quant à la politique des temps, elle n’a encore guère été abordée dans notre pays.

Le temps disponible est une ressource non extensible. Un individu ou une famille ne peut en général pas en user pour plusieurs objectifs à la fois. Le travail familial et le travail professionnel notamment sont des vases communicants: le temps investi dans l’un n’est pas disponible pour l’autre.

Les parents dépendent d’un enchevêtrement de contraintes temporelles tels que les horaires scolaires, les heures d’ouverture des magasins, des services et des administrations publiques, les horaires du travail. La situation qui prévaut aujourd’hui est basée essentiellement sur la disponibilité d’une personne adulte, en règle générale la femme, pouvant assurer une série de prestations pour la famille, exclusivement accessibles pendant les heures de travail. Cette situation ne résulte pas d’une politique délibérée. Elle constitue l’héritage de rythmes sociaux de la réalité familiale d’autrefois.

Une politique des temps contemporaine, favorable aux familles, doit prendre en compte la réalité familiale d’aujourd’hui. Par exemple en négociant, surtout sur le plan local, mais aussi à des échelles plus globales (p.ex. conventions collectives), des arrangements et des rythmes des temps sociaux qui permettent une vie familiale harmonieuse sans péjorer la situation de certains de leurs membres (enfants, mère). Des expériences pratiques sur le plan communal – par exemple à Brême ou Hanau en Allemagne ainsi que dans des pays nordiques (Hollande, Danemark, Suède) ou en Italie – témoignent que de telles politiques sont possibles.

René Levy est ancien professeur de sociologie à l’Université de Lausanne

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