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Inexorable, le vote des classes populaires en faveur de l’UDC?

Des recherches universitaires permettent de mieux comprendre comment socialistes et Verts pourraient renouer avec une base qui s’effrite

Le paysage électoral suisse a été considérablement bouleversé depuis une vingtaine d’années. Le parti des Verts a vu doubler son score électoral national en atteignant 9,6% des voix en 2007, mais un mouvement plus ample encore a frappé un champ électoral qui brillait jusque-là par sa stabilité: l’UDC est passée de 240′000 électeurs en 1991 (sur environ 2 millions) à 666′000 en 2007 (sur 2,3 millions), soit un saut de 11,9% à 28,9% de l’électorat dans l’élection au Conseil national. Ce score inhabituellement élevé lui a valu la conquête de 64 sièges sur les 200 de la Chambre basse alors qu’elle n’en avait que 21 à l’issue des élections fédérales en 1991.

Cette montée inexorable de l’UDC a donné lieu à de nombreuses analyses ces dernières années. Olivier Meuwly, notamment, a montré comment l’UDC avait dépassé ses rivaux de droite (DP 1801). D’autres ont évoqué le très généreux financement des campagnes par de richissimes soutiens, l’importance cardinale d’un leader charismatique ou encore l’étonnante modernité des campagnes politiques. Mais ces différentes explications font l’impasse sur un autre phénomène: pendant que l’UDC a capté un électorat que l’on aurait naïvement cru acquis à la gauche et composé de gens aux revenus modestes, le parti socialiste est devenu (à l’instar des Verts) un parti dont l’électorat est majoritairement composé par des électeurs des classes moyennes. Cette situation paradoxale méritait que des politologues s’y intéressent, comme Hanspeter Kriesi, invité lors d’une récente journée de réflexion de Domaine Public à Montaubion.

Le projet de recherche Selects de la fondation FORS (Swiss foundation for research in social sciences) consacré aux élections fédérales 2007 fournit de nombreuses informations quantitatives quant à la participation et aux choix électoraux des citoyens appelés aux urnes. Les travaux de Daniel Oesch et Line Rennwald portant sur «La disparition du vote ouvrier, le vote de classe et les partis de gauche en Suisse» et «Les préférences politiques des classes sociales et le vote de gauche en Suisse en 2007» tentent d’éclairer ces déplacements électoraux en se basant sur les données Selects 2007. Leur analyse porte sur le vote en faveur des partis de gauche (en fait le PS et les Verts), mais le vote UDC leur sert de contrepoint pour mieux démontrer certaines évolutions. Selon ces deux politologues, le «vote de classe» reste une explication valide, même si les préférences électorales des classes sociales ont beaucoup changé à la faveur de la tertiarisation de l’économie et de l’ouverture internationale.

Les résultats de l’étude Selects 2007 montrent précisément que le parti socialiste et les Verts réalisent des scores supérieurs à leur moyenne nationale auprès de groupes désignés comme «spécialistes socioculturels» et «spécialistes techniques». Alors que le soutien des classes populaires (travailleurs de production, de services et employés de bureau) à ces deux partis est inférieur à leur moyenne nationale. A l’inverse, l’UDC reçoit 40% des suffrages des travailleurs de services, 38% des travailleurs de production et 31% des employés de bureau (et 44% des petits indépendants, ce qui est moins surprenant). La structure de l’électorat de l’UDC est diamétralement opposée à celle des partis de gauche et l’UDC est réellement devenue le «parti des petites gens», de la Suisse d’en bas en quelque sorte. L’évolution qui mène à cette situation a d’ailleurs été plus particulièrement forte entre 2003 et 2007. Les pertes électorales du PS ne s’expliquent pas par un recul du vote des classes moyennes en sa faveur, mais bien par celui des classes populaires: de 26% à 18% pour les employés de bureau et de 20-21% à 16% pour les travailleurs de production et de services.

L’ancrage du PS au sein des classes populaires pourrait encore s’effriter à l’avenir, sachant que l’UDC réalise également un score supérieur à la moyenne auprès des retraités (36%). En effet, c’est bien auprès des salariés et des jeunes en formation que le PS et les Verts réalisent leurs meilleurs scores. Si le niveau de revenu semble jouer un rôle dans les choix électoraux, le niveau de formation est également mis en évidence par l’étude: 28% des universitaires choisissent le PS et 8,5% l’UDC. Inversement, 39% des titulaires d’un CFC choisissent l’UDC mais seulement 15% d’entre eux votent pour le parti socialiste. La taille de la commune de résidence semble aussi jouer un rôle: les choix en faveur de l’UDC se renforcent dans les petites communes et ceux en faveur de la gauche dans les grandes villes.

Daniel Oesch et Line Rennwald permettent alors d’y voir plus clair. L’électorat de gauche est divisé en deux grandes catégories dont les choix concordent généralement sur les thématiques économiques, mais discordent sur les sujets plus culturels que sont les migrations et la sécurité. L’électorat populaire est beaucoup plus sensible aux thématiques de l’UDC, alors qu’il aurait tendance à ne pas se retrouver dans le programme économique de ce parti. A l’inverse, ce même électorat aurait tendance en majorité à ne pas se reconnaître dans les choix culturels de la gauche qui conviennent si bien aux classes moyennes plus aisées. Or, ce que les politologues mettent en évidence, c’est justement que ce clivage d’ordre culturel l’emporte aujourd’hui sur le clivage économique, incarnation traditionnelle de l’opposition entre la gauche et la droite.

Fondamentalement, l’intérêt de la gauche serait de pouvoir réunir les classes moyennes et les classes populaires sur un même programme politique. Mais l’hétérogénéité de cet électorat sur les questions d’immigration et sur l’intégration européenne fait obstacle à cette stratégie. Il est d’ailleurs frappant de constater que les deux partis qui montent, les Verts et l’UDC, sont justement ceux dont la base est homogène sur les thématiques culturelles. Les migrations et la sécurité constituent des préoccupations prioritaires pour 51% des travailleurs de services et 41% des travailleurs de production. Et ce sont justement ces thèmes qui ont permis à l’UDC de s’approprier le vote des classes populaires.

Pour le PS en particulier, c’est donc bien la question de l’offre politique qui est en jeu: il doit retourner à la rencontre des classes populaires. Choisir la voie d’un populisme de gauche à opposer à celui de l’UDC serait pourtant une stratégie de reconquête à courte vue et qui montrerait assez vite ses limites. De même, compter passivement sur une exploitation des contradictions de l’électorat UDC n’offre que peu d’espoir, comme on peut l’observer depuis deux décennies. Par ailleurs, la gauche n’a pas à renoncer à ses convictions fondamentales en faveur de l’ouverture aux migrations et à l’intégration européenne, sauf à se renier elle-même. Mais elle gagnerait par contre à ne pas abandonner ce terrain à l’UDC et à oser afficher fortement un discours propre.

C’est bien en remettant le clivage social et économique au centre du jeu politique que la gauche peut tenter de retrouver ses électeurs perdus. C’est au fond le type de manœuvre que l’UDC a si bien réussi ces dernières années en imposant ses thématiques. Les chercheurs montrent que la gauche ne perdrait que peu de soutien dans les classes moyennes en thématisant prioritairement les questions économiques; mais elle pourrait gagner beaucoup de soutien auprès des classes populaires. Celui qui impose ses thèmes comme prioritaires réussit à unifier son propre camp. Si le PS y parvenait aussi bien que l’UDC, l’équilibre politique de la Suisse serait considérablement transformé.

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Discussion

  • 1.
    Charlotte Robert
    31 octobre 2009 à 17:45
    Permalien

    Je suis 100 pour 100 d’accord avec cette analyse. On pourrait du reste la
    raffiner en se posant la question suivante sur la sécurité: de quoi les
    gens ont-ils peur? Très probablement c’est l’insécurité économique qui leur
    fait le plus peur mais elle est reléguée dans l’inconscient et elle
    s’exprime par des peurs imaginaires (des étrangers, de la drogue, du
    terrorisme, etc.). A mon avis, la base du PS s’est rétrécie parce que les
    classes populaires ne sont plus salariées ou que irrégulièrement. Et le
    phénomène ira en croissant, avec la pauvreté. Il s’agit donc que le PS se
    penche sur ce problème – qui est un problème créé par le système capitaliste
    partout dans le monde – et élabore un programme économique solide pour
    changer la direction de l’économie (le politique doit reprendre les rênes)
    et ainsi redonner confiance aux classes populaires.

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