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Monde paysan: Mal de terre

Les paysans suisses souffrent d’une politique agricole laminant leur identité. Deux ethnologues s’interrogent sur la crise dont ils sont victimes et tracent quelques perspectives d’avenir.

Commençons par la fin. La paysannerie suisse est prise en tenaille entre l’ouverture des marchés selon le modèle de l’OMC et des attentes sociales nouvelles. L’une et les autres compromettent son avenir (baisse du revenu et disparition des exploitations) ainsi que la cohérence symbolique de l’image que les paysans se font d’eux-mêmes et de leur travail. C’est la conclusion de On achève bien les paysans, recherche-essai d’Yvan Droz et Valérie Miéville-Ott sur l’état actuel, objectif et subjectif, de l’agriculture suisse. Ethnologues dans leur pays, les deux auteurs s’émerveillent en observateurs participant à la réalité complexe du monde paysan. Ils recueillent la parole des agriculteurs comme d’une espèce en sursis. Ils sondent le désarroi qui s’en dégage. Les ambivalences et les contradictions d’un groupe social en mutation entre résistance, incompréhension et adhésion face aux évolutions de leur métier et de leur environnement.

Nouvelle politique agricole

L’inversion de la politique agricole suisse pendant ces dix dernières années est à l’origine des tumultes ébranlant ses fondements. Avec la Loi sur l’agriculture, PA 2002, entrée en vigueur en 1999, on passe du soutien des prix à la production aux paiements directs rétribuant des prestations écologiques d’intérêt général. Le paysan doit troquer son rôle de père nourricier de la nation contre celui de jardinier du paysage. Peu importe qu’il écoule du lait, pourvu qu’il entretienne la biodiversité des terres. L’agriculture intensive sera extensive. Soumis à des contraintes qui galvaudent leur fonction de producteurs de biens de consommation, les paysans suisses doutent de leur identité d’entrepreneurs indépendants organisés en réseaux familiaux. Ils découvrent une précarité nouvelle, alimentée par une politique des prix défavorable, la Confédération se limitant à en endiguer les baisses trop importantes sans garantir leur stabilité, et par l’usure de l’aura mythique qui les enveloppait. Non seulement ils gagnent moins bien leur vie, mais en plus la société urbaine discute et récuse leur primauté anthropologique, dépositaire du caractère helvétique.

Enjeux d’avenir

Trois questions riches en perspectives qualifient la crise de la paysannerie suisse. Sa relation conflictuelle avec les impératifs écologiques, sa fonctionnarisation, la place et l’influence des femmes.
La nature est forcément propre et entretenue. Il n’y a pas de compromis possible entre nature sauvage et cultivée. La biodiversité s’oppose à cet ordre ancestral et immuable. Elle est synonyme de chenil. Elle appelle la friche, l’indéterminé, l’imprévu. Obligé de répondre à la demande écologique, ressentie comme une intrusion injustifiée, le paysan leur consacrera des surfaces marginales, en lisières du domaine. Des parcelles de mauvaise qualité, tant du point de vue agronomique qu’écologique. C’est sa filiation et son histoire qui sont en jeu.
Le paysan « est devenu un fonctionnaire fédéral qui s’ignore ». L’agriculture suisse, et européenne d’ailleurs, voire américaine, se refuse à la rentabilité économique. Livrée à la logique concurrentielle, à la globalisation effective des marchés, elle serait condamnée à la disparition. En revanche, le cadre dessiné par la nouvelle politique agricole semble lui promettre un futur de service public subventionné. Un ensemble de tâches à accomplir au nom de la collectivité. Il s’agit en somme de reconnaître la dépendance croissante des paysans à l’égard du financement direct de l’Etat, mais également de valoriser un cahier de charges encore inavouable : de producteur à protecteur de la nature avec assurances sociales et congés payés.

Femmes paysannes

En crise de vocation, les femmes se font rares dans la course au brevet. En revanche, elles assument largement la survie administrative de l’exploitation, vis-à-vis de la Confédération notamment. Leur origine socioprofessionnelle souvent étrangère à l’univers paysan enrichit, nuance ou bouleverse carrément une certaine inertie campagnarde. Têtue, sinon déprimée. S’affranchissant de l’ingratitude domestique, harassante et routinière, elles incarnent les relais avec le reste du monde. Exclues de l’ethos paysan, essentiellement masculin, les paysannes pourraient pour cette raison signifier son salut. Elles assureraient l’équilibre nécessaire entre des changements déroutants et une imperméabilité suicidaire.
« On n’achève pas si facilement les paysans ? ». Heureusement. Mais entre mythe et réalité, entre illusion et désenchantement, il vaut la peine de se demander si l’agriculture familiale, selon le modèle suisse, est un luxe consommant la richesse du pays ou l’avatar enviable de la réconciliation du capitalisme et de l’homme . md

On achève bien les paysans, Yvan Droz et Valérie Miéville-Ott, éd. Georg, Paris, 2001.

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