Mode lecture icon print Imprimer

Couchepin ou le savoir-flair

Le bilan d’un conseiller fédéral qui a du nez

icone auteur icone calendrier 14 juin 2009 icone PDF DP 

Thématiques

Ce fut – c’est – un homme politique qui a du nez. Ce jugement n’est pas celui d’un caricaturiste le portraiturant à la Cyrano de Bergerac, mais celui de Pascal Couchepin parlant de lui-même. Dans ses entretiens avec Jean Romain, il affirme : « Plus j’avance en politique, plus je me dis qu’une des qualités absolument indispensable à l’homme politique est la capacité de sentir ce qui est faisable. Il existe sur le marché des idées une offre incroyablement abondante et diversifiée et un homme politique peut difficilement inventer une idée. Mais l’homme politique doit sentir ce qui est juste ».

Ce flair a été mis à l’épreuve lors de la lente et méticuleuse, si ce n’est résistible, ascension au Conseil fédéral. Y accédant, Pascal Couchepin pouvait exprimer le même satisfecit que Nicolas Sarkozy lors du débat du second tour de l’élection présidentielle : on n’arrive pas par hasard en finale. Il faut pour triompher du savoir-flair.

Cette aptitude marque aussi une limite. Pascal Couchepin aime qu’on lui fasse sur les sujets à débattre des notes de synthèse, brèves. Il assimile, juge et décide vite, parfois trop vite. Mais il n’est pas dans son style de vouloir modifier les données de base, d’entraîner une autre majorité (un homme politique peut difficilement inventer une idée). Il aime marcher en tête, sans s’occuper de l’intendance parlementaire, qui n’a pas toujours suivi. D’où son goût et son talent pour la présidence, où il a rendu l’éminent service de cadrer Christoph Blocher, pour la représentation internationale (l’album de famille où il côtoie les grands) et les questions culturelles. En revanche, il lègue des affaires sociales en fâcheux état, y compris l’assurance-chômage révisée lors de son passage au Département de l’économie.

Chez Pascal Couchepin coexistent le désir de servir l’Etat – il vante son admiration pour Mendès-France et il est entré en politique quand J.-J. Servan-Schreiber écrivait « Ciel et Terre », cette utopie radicale – et son réalisme, sans illusions sur les motivations politiques. Illustration : le problème du secret bancaire. Pascal Couchepin est sur ce sujet plus nuancé que ne l’était Kaspar Villiger qui assénait le “pas négociable”. Le Valaisan pensait (en 2002, sortie des Entretiens) que mieux vaut dialoguer même si l’on n’est pas en position de force – et de citer à l’appui un épisode de l’histoire suisse. Après 1848, la France réclame que des révolutionnaires réfugiés en Suisse lui soient livrés. Refus suisse. La France convainc alors tous les pays voisins du nôtre de décider qu’ils n’accepteraient pas que les révolutionnaires puissent un jour revenir dans leur pays. La Suisse fait le calcul qu’elle devra donc les entretenir durablement. La dépense l’effraie. Elle cède et expulse les hommes que la France réclamait. Pascal Couchepin, qui aime à citer ce morceau de Realpolitik, ne l’assortit d’aucun commentaire éthique.

Avec Couchepin, c’est un magistrat de la génération née pendant la guerre ou l’immédiate après-guerre qui se retire. Vient le tour d’une génération qui a connu d’autres circonstances historiques : la chute du communisme soviétique, l’élargissement de l’Union européenne, la mondialisation accélérée, la révolution technologique, etc. Cette nouvelle génération, quelles sont ses références, sa conception du pouvoir? La succession de Couchepin ne peut donc pas être une élection ordinaire. Elle appellera préalablement une discussion interpartis et publique sur la réorganisation du pouvoir fédéral, sur le programme et, in fine, sur les personnalités.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/10138
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/10138 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

  • 1
    Jean Romain says:

    Intéressant papier, Monsieur Gavillet. Mais la citation du début n’est pas achevée et vous auriez dû mettre des points de suspension : « Mais l’homme politique doit sentir ce qui est juste et acquérir la conviction que c’est cela qu’il faut faire et pas autre chose. »

    Donc, c’est la conviction personnelle qui confère à « ce qui est juste » son statut, non pas d’être vrai, mais d’être convainquant. Et je ne suis pas certains que cela se réduise au seul flair, même si le flair est un élément important dans le processus de sélection de l’action politique. La phrase de Couchepin insiste sur ce double mouvement : sentir et acquérir la conviction. D’ailleurs, agir correctement est ensuite dans le même paragraphe assimilé par Couchepin avec le fait d’agir de manière cohérente. Or aucun flair n’est à lui seul garant de cette cohérence.

    Mais votre titre est bon.

  • 2
    Un lecteur says:

    « La succession de Couchepin ne peut donc pas être un élection ordinaire »

    Je ne sais pas comment interpréter cette phrase ni la suite du paragraphe. Ce souhait semble présenté comme une évidence, comme une prévision. Il ne me semble pourtant pas qu’on puisse croire que ce qui est décrit ensuite puisse se produire. Qui, dans la droite nationale, serait actuellement capable de lancer un tel débat?

    (et, Monsieur Romain, sauf erreur, « convaincant » s’écrit avec « c » lorsqu’il est employé comme adjectif verbal, ce qui est le cas ici, et non comme participe présent)

  • 3
    curieux says:

    C’est amusant que vous citiez cette affaire du renvoi sans gloire des chefs de la révolution de 1848 par les petits messieurs Druey et Cie.

    Il est aussi intéressant de savoir que Pascal Couchepin, issu du landerneau radical vieillot du Bas-Valais, où l’on cultive encore l’esprit de Mazzini & consorts, prisait cette anecdote comme le fin du fin de la grande politique. Ca nous donne l’aune à laquelle il faut mesurer l’homme et son parti. Elle n’est pas bien grande.

    Cet épisode peu reluisant est aussi relaté par Toqueville dans ses souvenirs. En effet, à ce moment là, l’auteur de La démocratie en Amérique était ministre des affaires étrangères.

    Permettez moi de citer ce passage savoureux:

    « J’essayai d’abord de faire entendre raison aux Suisses et de leur persuader de ne point attendre qu’on les menaçât, mais de chasser eux-mêmes de leur territoire, comme le droit des gens les y obligeait, tous les principaux meneurs qui menaçaient ouvertement la tranquillité des peuples voisins. « Si vous allez ainsi au devant de ce que l’on peut vous demander de juste, répétai-je sans cesse au représentant de la Confédération à Paris, comptez sur la France pour vous défendre contre toutes les prétentions injustes ou exagérées des cours. Nous risquerons plutôt la guerre que de vous laisser opprimer ou humilier par elles. Mais si vous ne mettez pas d’abord la raison pour vous, ne comptez que sur vous-mêmes, et défendez-vous seuls contre toute l’Europe. » Ce langage avait peu d’effet, car rien n’égale l’orgueil et la présomption des Suisses. Il n’y a pas un de ces paysans qui ne croie fermement que son pays est en état de braver tous les princes et tous les peuples de la terre. Je m’y pris alors d’une autre façon qui me réussit mieux. Ce fut de conseiller aux gouvernements étrangers, qui n’y étaient du reste que trop disposés, de n’accorder, pendant quelques temps, aucune amnistie à ceux de leurs sujets qui s’étaient réfugiés en Suisse, et de leur refuser à tous, quelle que fusse leur culpabilité, la permission de revenir dans leur patrie. De notre côté nous fermâmes nos frontières à tous ceux qui, après s’être réfugiés en Suisse, voulaient traverser la France pour se rendre en Angleterre ou en Amérique, à la foule des réfugiées inoffensifs aussi bien qu’aux meneurs. Toutes les issues étant ainsi bien closes, la Suisse resta encombrée de ces dix ou douze mille aventuriers, gens des plus remuants et des moins ordonnés qui fussent en Europe. Il fallut les nourrir, les héberger et même les solder afin qu’ils ne missent pas le pays à contribution. Cela éclaira tout à coup les Suisses sur les inconvénients du droit d’asile. Ils se fussent bien arrangés de conserver indéfiniment parmi eux quelques chefs illustres malgré le danger que ceux-ci faisaient courir à leurs voisins, mais l’armée révolutionnaire les incommodait fort. Les cantons les plus radicaux demandèrent les premiers à grands cris qu’on les débarrassât au plus vite de ces hôtes incommodes et coûteux. Et comme il était impossible d’obtenir des gouvernements étrangers d’ouvrir leurs territoires à la foule des réfugiés inoffensifs qui pouvaient et voulaient quitter la Suisse, sans avoir préalablement chassé les chefs qui eussent trouvé bon d’y rester, on finit par expulser ceux-ci. Après avoir failli s’attirer toute l’Europe sur les bras plutôt que d’éloigner ces hommes de leur territoire, les Suisses les en chassèrent volontairement afin d’éviter une gêne momentanée et une médiocre dépense. Jamais on ne vit mieux le naturel des démocraties, lesquelles n’on, le plus souvent, que des idées très confuses ou très erronées sur leurs affaires extérieures, et ne résolvant guère les questions du dehors que par les raisons du dedans. »

    Ce texte plein d’esprit peut être lu dans le tome XII des Souvenirs d’Alexis de Toqueville, édition définitive, Gallimard, 1961 pages 246-7.

    Je l’ai relu souvent et j’y ai toujours vu une parfaite explication des succès de l’UDC. « … pas un de ces paysans qui ne croie fermement que son pays est en état de braver tous les princes et tous les peuples de la terre.  » Et « … les Suisses les en chassèrent volontairement afin d’éviter une gêne momentanée et une médiocre dépense ».

    Mais aussi ce texte nous révèle la mentalité de village des chefs radicaux, qui n’ont pas changé, de Druey à Couchepin.

    Nul doute que Toqueville aurait jaugé froidement le petit politicard de province Couchepin, et son flair de vieux renard rompu auxpetites combines politiques entre clans, (par exemple celles rondement menées avec son compère valaisan Bodenman). Il aurait vu en lui, sans aucun doute, le digne successeur des rustauds médiocres dont il se gaussait avec tant d’esprit vers 1849.

    Parler d' »homme d’état » pour un maquignon roublard comme Pascal Couchepin, c’est aller un peu loin. Que restera-t-il de Couchepin? Un buste en bronze sur la place des platanes à Martigny. Et ce n’est déjà pas mal pour un homme comme lui.

    Pardonnez-moi (comme dirait Darius Rochebin) mais votre conclusion place le débat à un niveau trop haut pour des protagonistes comme le conseiller fédéral sortant. Eux et leurs congénères (Darbellay, Widmer-Schlumpf, etc.) ne sont pas prêt à entamer le genre de réflexion à laquelle vous les invitez. Ils se contenteront de faire ce qu’ils ont toujours fait: compter les voix arithmétiques qu’ils pourront rassembler au cours de la « nuit des longs couteaux » pour sauvegarder au mieux les petits intérêts momentanés de leurs petits partis, leurs petites ambitions personnelles et leurs petits egos.

    Ainsi va la Suisse, aujourd’hui comme en 1848, et le comble c’est qu’elle a l’air de s’en sortir assez bien malgré tout ça.

Les commentaires sont fermés.