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Genève et ses musées: une polémique à l’ombre de Calvin

S’assimiler ou s’accommoder: telle est la question sur laquelle il faut revenir après le départ de Cäsar Menz et un audit sommaire

icone auteur icone calendrier 4 juin 2009 icone PDF DP 

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Genève a toujours mal à ses musées. Cette fois il ne s’agit pas de l’état des bâtiments (DP 1772), mais de celui des âmes des décideurs.

Après un audit, une démission, un intérim, une nomination… et une polémique, une seule certitude: l’ancien patron des musées de Genève n’était pas un bon patron.  Par contre était-il un bon conservateur? L’audit répond non; mais au-delà, cet avis est loin d’être partagé.

Une question demeure: l’esprit d’austérité imposé par Jean Calvin (1509-1564) et les ordonnances somptuaires interdisant jusqu’au dix-huitième siècle de posséder des tableaux et des sculptures ont-ils gêné, voire empêché jusqu’à aujourd’hui la formation de collections d’art?

Répondre non, personne n’ose vraiment. La grande majorité des historiens et des critiques livre le plus souvent un message expliquant laborieusement que le temps et l’histoire ont lissé l’intégrisme du réformateur français. Mais on est loin du compte! Calvinopolis selon William Vogt (1859-1918), pamphlétaire et député du parti des Libertins au Grand Conseil (1898-1901) ou Calvingrad selon des artistes/squatters contemporains, existe.

Certes, tout n’est pas resté figé dans un calvinisme hors d’âge. Le temps et l’histoire ont agi et agissent encore. Mais on n’efface pas un gène culturel de cette importance, maintenu et entretenu. On s’adapte par assimilation ou accommodation selon la théorie de Jean Piaget (1896-1980).

On peut noter plusieurs exemples réussis de ces adaptations:

  • La première Ecole genevoise de peinture du paysage initiée par Pierre-Louis De la Rive (1753-1817) et celles qui ont suivi.
  • Ferdinand Hodler (1853-1918), le rajouté difficile à assimiler.
  • Auguste de Niederhausern-Rodo (1863-1921) un autre rajouté, artiste maudit, sculpteur de talent.
  • Martin Bodmer (1899-1971), Josef Mueller (1887-1977), les collectionneurs obstinés du 20e siècle; Simon Rath (1766-1819), le musée du même nom, Charles Galland (1816-1901), le Musée d’art et d’histoire, les mécènes du 19e; ceux d’aujourd’hui comme Jean Bonna, etc.
  • Les conservateurs éclairés Rainer-Michael Mason, Christophe Chérix (trop rapidement parti à New York) du Cabinet des estampes.
  • Les artistes d’aujourd’hui, par exemple John Armleder (1948), Carmen Perrin (1953), Sylvie Fleury (1961), Fabrice Gygi (1965) et d’autres encore.

On doit également trouver des vecteurs de ces adaptations dans les lieux dits alternatifs qui abritent actuellement des artistes à Mottatton (ex-usine Sodeco), à Kugler (ex-usine éponyme) etc.; lieux malheureusement promis à la démolition pour faire place à des logements.

Or l’audit ignore cette donnée historique et culturelle fondamentale. L’uniformisation de son argumentaire, qui s’insère parfaitement dans la mondialisation du langage culturel et artistique, est inquiétant. L’audit néglige le temps qu’il faut dans les domaines de l’art et de la culture, où face à la tendance à l’uniformité, les différences, le caractère unique et le non-reproductible peuvent devenir des pistes sérieuses pour établir une existence reconnue. Il se disqualifie ainsi dans la difficile reprise d’une ligne et d’une organisation pour l’avenir des musées de Genève qu’annoncent les dégâts directs et collatéraux de la crise qu’il a ouverte: crise qui rend plus que jamais nécessaire et obligé le processus d’adaptation «piagétien».

Quant à la polémique sur la qualité du futur conservateur, elle est à situer dans la rubrique footballistique. Les changements d’entraîneurs ne traitent pas des origines du club ni de son histoire.

Une deuxième question reste aussi taboue que la première. Genève, canton-ville, métropole multicantonale et multinationale de près de 750’000 habitants, peut-elle encore se permettre des doubles commandes concurrentielles, voire rivales, entre communes et canton dans la direction des affaires publiques? Chaque crise de gouvernance de la Ville de Genève, la plus importante de ces communes, celle d’origine, renvoie à une dispute à la ligne de front mouvante. Dans les années 60, la gauche ne prisait guère l’autonomie communale que la droite défendait becs et ongles. Aujourd’hui la gauche a viré au communalisme et une partie de la droite est plus molle dans sa détermination. Mais une adaptation vers un canton-ville, modèle Bâle-Ville, est indispensable.

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Discussion

  • 1
    Danielle Buyssens says:

    Votre argumentation, comme celle de votre précédent article sur le Musée d’art et d’histoire auquel vous renvoyez, repose sur une erreur historique. En effet, les ordonnances somptuaires étaient un corpus de lois évolutif. L’interdiction d’orner sa maison avec des « peintures de prix » et des sculptures a bien existé, mais elle a été promulguée pour la première fois en 1698, a été abrogée l’année suivante, est réapparue en 1710 et a été définitivement abrogée en 1772. Cette interdiction est donc contemporaine des collections qui l’ont notoirement enfreintes, comme celle du peintre Arlaud (1668-1743) ou des magistrats Burlamaqui (1694-1748) et Tronchin (1704-1798). Je n’ai pas la place de développer ici l’analyse de sociologie historique qui permet de replacer ce simulacre d’interdit dans son contexte rhétorique, mais il s’avère qu’il s’agit, à cette époque, d’une manière de hiérarchiser la société genevoise en permettant à l’élite de se placer « au-dessus des lois ». Votre article contient d’autres erreurs, minimes: Josef Mueller ne s’est jamais établi à Genève; Simon Rath n’était pas collectionneur et n’a pas été le mécène du musée du même nom (ce sont ses soeurs qui ont librement disposé de son héritage pour une « oeuvre utile »); Auguste de Niederhäusern, que vous qualifier de « rajouté », était simplement de Vevey, comme Alexandre Calame, et bien d’autres artistes « genevois » nous sont venus du canton de Vaud… Parler de « gène culturel » dans les termes où vous le faites, c’est-à-dire, si je vous ai bien compris, comme d’une sorte de tare congénitale dont les Genevois seraient affectés à cause de Calvin, exigerait une meilleure information.

Les commentaires sont fermés.