Mode lecture icon print Imprimer

L’ascension de l’UDC avant la chute de son leader

L’ancien conseiller d’Etat fribourgeois Denis Clerc publie aux éditions de l’Aire «La Chute de la Maison Blocher»

icone auteur icone calendrier 30 avril 2009 icone PDF DP 

Thématiques

C’est un petit ouvrage peu imposant au premier abord que publie à l’occasion du Salon du Livre de Genève l’ancien conseiller d’Etat socialiste Denis Clerc. Malgré son titre, ce livre s’intéresse beaucoup plus aux victoires de l’UDC, passée de 12 à 29% de l’électorat, qu’à la chute de son leader historique. La question qui anime son auteur est celle-ci: «Comment expliquer que dans un pays comme la Suisse, relativement prospère et ouvert, un parti jouant sur le repli sur soi et la haine de l’étranger puisse devenir le premier parti?».

L’auteur reprend donc l’histoire politique de la Suisse en montrant comment les différents mouvements se sont intégrés au fur et à mesure au système. On a l’impression qu’il répond en partie à l’ouvrage d’Olivier Meuwly présenté ici-même (DP 1801) en proposant sa propre lecture des événements. Il aboutit ainsi aux années septante lorsque la poussée socialiste arrive à son point culminant, parallèlement au déclenchement de la crise économique de la fin des Trente Glorieuses. C’est alors que la revendication de «moins d’Etat» devient dominante à droite sans permettre aux partis libéral et radical de capitaliser électoralement sur ce thème. Et c’est l’UDC qui va tirer les marrons du feu en jouant sur la même partition, mais en épargnant les bénéficiaires suisses et en mettant la pression sur les étrangers. La thèse de Denis Clerc est grosso modo la suivante: l’UDC a construit sa stratégie sur un double jeu alliant politique ultralibérale et focalisation contre l’immigration.

Le malaise lié à la politique d’immigration avait déjà fait les beaux jours du nationaliste James Schwarzenbach. Or, les autres partis politiques ne se sont jamais réellement consacrés à cette question, en ne thématisant véritablement ni les difficultés concrètes de l’intégration, ni les besoins réels de l’économie suisse en travailleurs immigrés. Le champ était donc libre pour une UDC convertie au nationalisme par ses leaders zurichois. Ce parti a d’ailleurs réussi le tour de force de laisser croire à une partie de l’opinion que l’immigration était «voulue par la gauche, les églises et les ONG par charité» alors qu’il était question avant tout des besoins en main d’œuvre des patrons de l’industrie et des services. Denis Clerc le dit ainsi: «L’industriel Blocher veut une immigration définie par les besoins de l’économie tout en attribuant la peur et la haine contre les étrangers auprès des indigènes irrités par cet afflux massif». Et il continue en énonçant que «Pour que le crime soit parfait et la propagande efficace, il fallait occulter le fait que cette immigration était en partie une conséquence de la dénatalité aggravée par une politique déficiente de soutien à la famille». Selon l’auteur, les conséquences électorales de double jeu ont été gravement sous-estimées par les autres partis politiques, alors que la presse avait de plus en plus tendance à tirer sur les mêmes cordes que le parti nationaliste.

Toutefois, la «martingale politique» de l’UDC, jouant simultanément sur l’opposition à l’Etat, aux institutions, aux organisations internationales et aux immigrés, semble aujourd’hui atteindre ses limites. La victoire à la Pyrrhus du parti, pariant sur le plébiscite en faveur du conseiller fédéral UDC lors des élections fédérales de 2007, a conduit par effet-boomerang à sa non-réélection et, depuis lors, les contradictions du parti sont en train d’éclater au grand jour. Mais les conclusions de Denis Clerc ne tranchent pourtant pas entre optimisme et pessimisme: d’un côté, il constate qu’il est tard pour réagir de façon adéquate, alors que de l’autre, il pointe les limites d’un parti qui n’a pas vraiment de force de proposition face aux «vrais problèmes» actuels. Il y va alors de ses propres propositions qui ont tout pour surprendre: créer un ministère sur la question de l’immigration et l’identité nationale, à la manière de Nicolas Sarkozy, et montrer les liens entre besoins de l’économie et immigration par le biais d’une loi incluant une forme de «contingent annuel» qui pourrait être soumise au référendum populaire. Outre le fait que ces dispositions se heurteraient désormais certainement à nos accords européens, elles inquiètent par la reconnaissance implicite du discours de l’UDC qu’elles manifesteraient.

Au fond, le livre de Denis Clerc se concentre surtout sur les causes et les modalités de l’extraordinaire croissance électorale de l’UDC. L’auteur a le sens de la formule qui fait mouche et on prend du plaisir à lire son texte, malgré les relativement nombreuses coquilles oubliées dans une précipitation qui a pu être motivée par la nécessité d’être prêt pour le salon. On regrettera aussi et surtout la propension à un classement trop simpliste de l’UDC dans une tradition fasciste à laquelle elle n’appartient pas, même si elle en reprend certains des thèmes. Mais les ouvrages en français sur la politique suisse ne sont pas si nombreux pour qu’on boude une occasion de revenir de manière synthétique sur les changements impressionnants subis par le paysage politique suisse ces dernières décennies. Des changements sur lesquels le livre de Denis Clerc offre l’opportunité de réflexions utiles.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/10107
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/10107 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Les commentaires sont fermés.