Mode lecture icon print Imprimer

Catharsis ou poudrage

Deux critères pour juger la reconversion suisse au nouveau secret bancaire

La Suisse est en situation de repositionnement. Elle a mal à son image internationale. De démocratie-témoin elle glisse vers une réputation de république mafieuse. Elle ne se reconnaît pas dans le miroir qui lui est tendu et qu’elle juge déformant. Ainsi Doris Leuthard qui s’étonnait que nos pratiques bancaires mises en œuvre depuis plus de trente ans soient du jour au lendemain, sans jugement, décrétées coupables et fruits défendus de notre paradis.

Dans cette phase difficile, deux manières de réagir sont possibles. Ou une reconversion profonde, ou un maquillage. Elles sont mises à l’épreuve dans l’affaire UBS et l’application du «nouveau secret bancaire» aux contribuables suisses. Dans les deux cas, les responsables ont choisi, pour se refaire une image, le poudrier.

UBS

La première banque suisse est coupable, non pas d’avoir pratiqué, comme tous ses concurrents, le secret bancaire, mais d’en avoir grandement abusé. Or, si elle est attaquée aux USA pour ces violations graves, elle jouit, en Suisse, de l’impunité. Nous l’avons déjà relevé, il est évident qu’elle a violé la Convention de diligence des banques. Certes les procédures engagées selon cette convention de droit privé ne sont pas rendues publiques, mais, que l’on sache, aucune n’a été déclenchée. La Finma, responsable de la tenue irréprochable des banques, n’a fait aucune enquête et n’a porté aucun jugement . Kaspar Villiger, en acceptant la présidence de la banque à laquelle il apporte son autorité morale d’ancien président de la Confédération, n’a émis aucun désir de procéder à un inventaire déontologique. Dans la même veine, Hans-Rudolph Merz, président en fonction, a exprimé au secrétaire américain du Trésor, Timothy Geithner, le vœu qu’à la signature de l’accord de double imposition, la plainte des autorités américaines soit retirée. Il n’a pas craint d’aller jusqu’à l’exercice d’un chantage, dans son style malicieux-gaffeur: «Sans retrait des poursuites, il sera difficile de faire ratifier l’accord par le peuple suisse».

Devant tant de zèle à poudrer la verrue, Bernard Ziegler, ancien conseiller d’Etat genevois, a tenu des propos simples. Pourquoi le procureur du canton de Zurich n’a-t-il pas ouvert une enquête, directe ou préalable, sur les comportements de l’ancienne direction d’UBS? La reconversion suisse exigerait cet acte simple et fort. Catharsis au lieu de l’étouffement complice.

Le secret à usage interne

Le contribuable suisse continuera à bénéficier de la distinction entre évasion et fraude.

Quel contorsionnisme! La Suisse s’engage à l’égard des pays du globe à respecter les critères de l’OCDE, mais ne les appliquera pas sur son propre territoire. Imaginons un canton qui voudrait approfondir le dossier fiscal d’un contribuable, la banque lui refusera tout renseignement! Mais si ce contribuable a des intérêts dans un pays voisin, peut-être que l’administration étrangère pourra obtenir sur lui ce qu’on refuse au fisc interne.

Ce maintien de la «conception suisse» du secret bancaire est le reflet d’une peur évidente du refus du peuple suisse d’accepter la nouvelle version. La classe dominante helvétique a si bien inculqué aux citoyens que le secret est un gage de liberté que la reconversion est difficile sans perdre la face.

Elle exigerait beaucoup de courage politique, il fait défaut sous prétexte de prudence.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/10103
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/10103 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

  • 1
    ricochet says:

    On ne mesure pas l’étendue des dégâts causé pas cette lamentable affaire UBS dont les responsables ne sont nullement inquiétés. Plusieurs Suissses qui sont allés récemment en voyage se sont fait invectiver par des indigènes et d’autres touristes lorsqu’ils déclinaient leur nationalité. Un Suisse est devenu un individu résident dans un pays qui s’enrichit, par conéquent enrichit ses citoyens, en accueillant l’argent d’activités maffieuses. Au point qu’ils n’osaient plus décliner leur véritable nationalité et préféraient se faire passer pour des Français ou des Belges.

  • M. Gavillet a raison. Il ne faut pas compter sur la Suisse officielle pour se convertir sincèrement à une nouvelle conception « vertueuse » de la défense des intérêts bancaires.

    Il est évident que tout se fera à reculons, en finassant, et en attendant la première occasion favorable pour introduire des cautèles juridiques inédites, permettant de faire renaîtresous une autre forme l’avantage compétitif que constitue la protection du « fraudeur », comme vous aimez à dire.

    De toutes façons je ne pense pas non plus que M. Gavillet, – qui connaît ce monde ayant été responsable des finances d’un grand canton -, croie une seule seconde que le beau concept de « loyauté compétitive » prônée par lui sera mis en oeuvre par un nouveau Conseil fédéral, quel qu’il soit. Je pense que cette belle idée est défendue parce qu’on estime que c’est un devoir d’homme de gauche de le faire, mais tout en sachant qu’elle ne sera jamais suivie par la majorité politique de ce pays.

    Les esprits peuvent diverger quant au jugement à porter sur cette politique de gros sous. On peut la critiquer pour des raisons idéologiques, ce qui peut se concevoir, ou pour des raisons morales, ce qui est idiot, sauf si la morale est ici utilisée comme argument oratoire au service de l’idéologie politique que l’on défend, ce qui je pense est le cas.

    On peut aussi – c’est mon cas – être parfaitement indifférent au côté moral de la chose, qui est absolument irrelevant s’agissant d’une lutte dans laquelle « wright or wrong my country », alors que nous sommes confrontés à des truands, des maîtres chanteurs, et des cyniques sans scrupules, partisans du droit du plus fort, et qui osent nous faire la morale hypocritement pour s’emparer d’une part d’un juteux marché mondial sur lequel la Suisse est un leader trop important à leur goût.

    On peut même, et c’est encore mon cas, penser que l’existence d’un secret bancaire le plus strict possible est en soi un bienfait, qui contribue à modérer un peu la tentation irrépressible qu’ont les ministres des finances des pays voisins de pressurer leurs contribuables jusqu’à la dernière goutte comme des citrons.

    Mais de toute façon, quelle que soient les sentiments et opinions, il y a une situation de fait: c’est que la Suisse gère un tiers de la fortune mondiale d’une part, ce qui forcément attise des convoitises et c’est pourquoi le conflit va s’aggraver de plus en plus au point de dominer l’horizon politique, dans notre pays du moins, et, d’autre part, cette part de marché énorme à la dimension du monde, se traduit par l’importance écrasante du « secret bancaire » dans l’économie de notre petit pays.

    Donc, on peut regretter que la Suisse officielle ne se rallie pas à la « loyauté compétitive » mais la cruelle réalité, c’est qu’elle n’en a pas la possibilité, et qu’elle ne l’aurait pas, même si elle le voulait.

    Personnellement je pense que, même si peut-être on pourrait préférer que la Suisse n’ait pas cette chaîne d’or au pied, ce qui lui rendrait plus facile de rejoindre le paradis européen (ce n’est pas ma conception mais c’est apparemment celle de DP) il est illusoire de s’imaginer que la Suisse pourra agir comme si elle n’était pas lestée de ces deux mille milliards qui menacent de s’envoler. Elle en est bien trop profondément dépendante.

    Beaucoup de gens sous estiment le fait que, même en le voulant, il n’est pas envisageable pour la Suisse de se débarrasser de cette situation. Il y aura un jour où tout cela aura été remplacé par autre chose. Mais ce sera probablement dans des générations et même des siècles. D’ici là il y aura encore beaucoup de crises, dont chaque fois le secret bancaire renaîtra vainqueur. Il y a eu dans le passé des industries de mercenariat qui ont été critiquées pendant des siècles, notamment par Zwingli, sous toutes sortes de raisons morales et politiques, et qui renaissaient toujours, durant des siècles, même si certains les jugeaient nuisibles à l’intérêt du pays, parce qu’une part trop important de la population en était dépendante.

    Un pronostic qui m’apparaît une évidence mais qui fera hurler certains, est celui ci:

    La crise s’aggravera, s’intensifiera, s’aigrira, causant une crispation identitaire. L’adversaire (G20, OCDE, Sarko, Merkel, & Co) s’apercevra, comme M. Gavillet, que la Suisse financière n’est pas devenue un enfant de coeur et qu’elle finasse. D’où augmentation de la tension, pressions insupportables, humiliantes, accentuation de la crispation identitaire. Sur fond de crise économique et de chômage, la masse comprendra NETTEMENT que son intérêt est dans une place financière forte, grosse pourvoyeuse d’emplois bien rémunérés, et tant pis pour les leçons de morale. Il y aura une radicalisation inévitable. La droite dure, qui fait de la surenchère sera finalement suivie par la droite molle, qui lui emboîtera le pas en pleunichant lâchement sur le « style », le « populisme » etc., car elle sentira que l’opinion devient poujadiste et chauffée à blanc et elle sera contrainte de suivre cette opinion radicalisée.

    En pratique: la Suisse, qui voulait l’éviter à tout prix, sera obligée de se comporter comme une citadelle assiégée, car elle le sera bel et bien devenue.

    Et à la fin, le résultat sera que la Suisse ne cédera, en pratique, que sur des apparences, et même les concessions déjà consenties imprudemment par un Merz pas au mieux de sa forme seront de fait caduques, si elles ne sont pas tout simplement révoquées, bien sur le tout couvert pas beaucoup de bonnes paroles et rideaux de fumée de part et d’autres.

    Les classes dirigeantes internationales, y compris sociales-démocrates, pousseront discrètement un énorme ouf de soulagement voyant qu’elles pourront garder leurs comptes en Suisse. Et tout reprendra comme avant.

    Mais il y aura quand même eu du changement: d’une part la gauche sera sanctionnée électoralement car elle aura passé pour complice des méchants qui font chanter notre beau pays. Et d’autre part, la Suisse officielle aura appris – contre son gré, et à son corps défendant – que pour résister efficacement et protéger au passage les intérêts de ses amis et alliés autrichiens, luxembourgeois, monégasques, belges etc., qui tous la supplient à genoux de le faire et brûlent des cierges pour que la Suisse tienne bon, il faut renoncer à l’actuel « Techtel-Mechtel » avec Bruxelles, car tant que la Suisse reste un pays candidat à l’adhésion, même à très long terme, elle est vulnérable au chantage sans limite.

    Donc cette affaire risque bien d’être surtout l’occasion d’un nouveau virage à droite, et le début d’une politique vraiment eurosceptique de la Suisse, avec des dirigeants qui devront la mener, nombre d’entre eux, contre leur gré et sous la pression des nécessités.

    Comme patriote je préférerais que les dirigeants suisses tournent le dos à Bruxelles pour des motifs plus désintéressés que la défense du secret bancaire, mais faute de mieux je me contenterai de ça.

    Enfin, ce n’est qu’un pronostic. On verra bien…

Les commentaires sont fermés.