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Edmond Bille (1878-1959), artiste créateur et miroir des débats du XXe siècle en Suisse

Bernard Wyder consacre au père de Corinna Bille une biographie richement illustrée

icone auteur icone calendrier 24 février 2009 icone PDF DP 

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Le nom d’Edmond Bille a été un peu éclipsé, dans la mémoire collective, par celui de sa fille, l’écrivaine Corinna Bille, souvent évoqué lors du récent décès de son époux Maurice Chappaz. Or une monographie très complète vient d’être consacrée à l’artiste. C’est d’abord un beau livre d’art: on appréciera la qualité exceptionnelle des quelque 500 reproductions, la plupart en couleurs. La solide biographie et la présentation des oeuvres, à la fois scientifiquement rigoureuses et de lecture agréable, sont dues à la plume de Bernard Wyder qui, avec une modestie qui l’honore, s’est mis d’abord au service de l’illustration. Tout au plus regrettera-t-on, ici et là, la très (trop?) grande prudence de l’auteur, lorsqu’il s’agit d’évoquer des sujets délicats ou litigieux. Mais c’est là péché véniel. Il témoigne en revanche d’esprit critique, tant envers la qualité intrinsèque de telle ou telle réalisation de Bille qu’envers les souvenirs autobiographiques de l’artiste vieillissant, souvent peu fiables.

Le personnage d’Edmond Bille – disons-le crûment – n’est pas toujours des plus sympathiques. Père peu attentionné, artiste assez imbu de lui-même, très soucieux de conserver son statut de quasi peintre officiel du Valais et le monopole des commandes commerciales, il avait la dent dure et le propos  assassin envers ses concurrents (parfois, il est vrai, à bon escient, lorsque par exemple il descend en flammes les fresques pompiéristes néo-Renaissance de Louis Rivier qui ornent le Palais de Rumine à Lausanne!) Ces faiblesses de caractère ne mettent cependant nullement en cause la place importante qu’il occupa dans l’art suisse. Avec ses limites, que nous nous attacherons aussi à montrer. A travers le destin personnel de Bille, c’est un bon panorama de cet art helvétique – saisi dans son contexte intellectuel, économique et politique – que retrace Bernard Wyder. Sa biographie, de facture très classique, épouse un schéma chronologique. Suivons donc l’évolution du personnage.

Originaire du Val-de-Ruz (NE), Edmond Bille développe dès l’enfance un rapport profond avec le monde rural et agricole. Au cours de ses études d’art à Genève, il rencontre Edouard Vallet (1876-1929) et Ernest Biéler (1853-1948), deux autres futurs «exilés» en Valais, que l’on retrouvera dans l’«école de Savièse». Rappelons que ce phénomène de l’«école» (Barbizon, Pont-Aven, Skagen au Danemark, etc.) connaît une grande vogue au XIXe siècle. Dès la période de sa formation, on doit constater le peu d’ouverture de Bille à la modernité, la vraie, celle qui, avec le Fauvisme, le Cubisme, l’Expressionnisme, va révolutionner avant 1914 la création européenne. Là réside sans doute la principale limite de cet artiste. On notera aussi son engouement pour l’historicisme en architecture, et pour la peinture historique qui, en Suisse, appartient encore au «genre noble». Il conservera ce goût – qui lui vaudra de nombreuses commandes officielles – tard dans sa vie. Il participe à l’«école de Brienz», qui reste dans l’esprit de Anker: une vision champêtre passéiste faisant fi des importantes mutations industrielles de la Suisse. Les affiches de Bille pour des fêtes de gymnastique ou le Tir fédéral sont au service d’une «suissitude» liée à son patriotisme: il sera fier d’accomplir son école d’officier dans l’artillerie. Rien, jusque là, qui sorte d’un art helvétique assez conventionnel.

Tout comme Matisse ou Klee ont découvert la lumière en Provence ou en Tunisie, le grand choc lui viendra du Valais. Simultanément, ce calviniste neuchâtelois découvre le catholicisme, qui marque alors de son empreinte profonde tout le Vieux-Pays. Sa touche picturale devient plus lumineuse, épurée, influencée aussi par le symbolisme de Segantini. Idéologiquement, elle continue cependant de participer d’une idéalisation de ce Valais rural, encore peu touché par l’industrialisation, avec ses femmes en costumes, ses mulets, ses chalets d’alpage, ses processions: un Valais cependant déjà en mutation, entamant une inexorable transformation, que les artistes qui ont choisi d’y vivre semblent d’une certaine manière refuser.

Sur le plan personnel, Edmond Bille peut mener une vie très bourgeoise, assez loin du stéréotype de l’artiste désargenté et bohème. Il a épousé un «bon parti» neuchâtelois qui lui apporte une dot considérable… qu’il perdra ultérieurement, suite à de mauvais placements financiers. Il acquiert un superbe manoir à Sierre (décoré de nombreux motifs Art Nouveau), des chevaux, une automobile (une rareté à l’époque!) et un chalet confortable à Chandolin, qui deviendra son lieu de prédilection. Après le décès très précoce de sa femme, il se remariera avec une jeune Valaisanne, qui sera la mère de Stéphanie (Corinna en littérature). L’écriture est présente dans sa trajectoire: il invite Ramuz, qui découvre le Valais et rédige son premier texte «valaisan», Le Village dans la montagne, illustré par Bille.

La guerre de 1914-18 – dont il découvre l’horreur à travers la vision de soldats français tuberculeux, parfois à l’agonie, accueillis en Suisse – modifie pour un temps profondément son œuvre. Le livre de B. Wyder permet de découvrir une série de gravures qui sont autant de fortes satires politiques, contre le militarisme mais aussi contre l’oppression capitaliste. Elles ne sont pas sans rappeler Steinlen, sa Danse macabre et ses œuvres à contenu social. A cette époque, Edmond Bille se lie d’amitié avec des antibellicistes comme Romain Rolland et Pierre-Jean Jouve. L’un des intérêts du livre est d’ailleurs de mettre en évidence ces cercles et réseaux successifs (l’école de Brienz, Chandolin, le cénacle antimilitariste de 14-18, plus tard le milieu catholique pour lequel il réalisera de nombreux vitraux, etc.) Quatre dessinateurs romands, dont Bille et le Vaudois Charles Clément (1889-1972) lancent le bimensuel L’Arbalète. Parmi les rédacteurs des textes, on trouve Paul Budry et Henri Roorda. L’esprit de la revue est nettement socialisant. Un dessin, par exemple, représente un ouvrier en salopette qui montre une usine à un soldat et lui dit: «Nos ennemis … frère… les voilà.» Mais tant sur le plan politique que sur le plan esthétique, Edmond Bille reste difficile à cerner. Son évolution présente des revirements, voire des palinodies. Fascination pour les drapeaux, les cuirasses, les uniformes et rejet du militarisme. Tradition picturale et modernisme. Souci de garder sa liberté de créateur et acceptation de nombreuses commandes commerciales (notamment des étiquettes de vin) ou officielles…

Un autre intérêt de l’ouvrage est d’ailleurs de mettre en évidence les contraintes matérielles auxquelles est soumise la production artistique, qui ne vit pas dans les limbes éthérées de «l’art pour l’art». Les années vingt, par exemple, sont la décennie des Arts décoratifs, qui permettent à Edmond Bille de créer des œuvres de grande valeur… mais aussi des illustrations qui frisent l’art nationaliste au sens le plus réactionnaire du terme. C’est toute l’ambiguïté de «l’art pour le peuple» que prône Bille… et dont se réclament aussi les artistes américains engagés par les programmes du New Deal, un Rivera au Mexique, mais encore l’art stalinien ou l’art aryen völkisch du IIIe Reich. Procèdent également de cette ambiguïté fondamentale les efforts de Bille pour redonner vie (et par là même du travail dans les villages pauvres) à un artisanat de tissage traditionnel, mais modernisé, comme le fera Picasso à Vallauris avec la poterie. Socialisant, puis politiquement plutôt conservateur – après avoir diabolisé l’usine dans L’Arbalète, il glorifie les usines de Chippis en 1935 – et à nouveau proche des socialistes, il se présente en 1943 (sans succès d’ailleurs) sur la liste du «lion de Sierre» Karl Dellberg (1886-1978), la figure historique majeure du socialisme valaisan.
On ne peut, enfin, évoquer la personnalité d’Edmond Bille sans parler de sa participation – avec Alexandre Cingria… qu’il détestait) – au renouveau de l’art du vitrail en Suisse romande. On lui doit de nombreuses réalisations dans une série de lieux de culte protestants, et surtout catholiques, comme l’abbatiale de St-Maurice. On admirera la force narrative, la vivacité des couleurs, l’art de traduire le mouvement dans plusieurs de ses vitraux. Mettons aussi en évidence l’originalité de ses peintures murales pour l’église de Chamoson: autour d’un Christ très convenu, l’artiste a placé une série de figures contemporaines illustrant la vie locale et les travaux quotidiens, comme Charles Clément l’a fait dans le temple de Villette avec les vignerons et paysans du coin.

Le nom de Bille restera-t-il comme celui d’un artiste majeur du XXe siècle en Suisse? On peut en douter, notamment du fait de son allergie à l’art moderne le plus inventif. Une partie de son œuvre abondante emporte cependant l’adhésion. Hors de l’intérêt purement esthétique que peut susciter son œuvre, la vie et les réalisations d’Edmond Bille traduisent une série de questionnements et de tensions au sein de la société helvétique. Cela aussi justifiait le bel ouvrage que Bernard Wyder lui a consacré.

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Bernard Wyder, Edmond Bille. Une biographie, Genève, Slatkine, 2008, 263 p., ill.

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