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Globalement émotionnel

Dans «La géopolitique de l’émotion», Dominique Moïsi apporte un éclairage nouveau pour comprendre le monde

Les émotions mènent les foules, l’affect des dirigeants influe sur les affaires des entreprises et du monde, la subjectivité le dispute à la rationalité dans la prise de décisions à tous les niveaux et dans tous les domaines. Discrètement reconnue de longue date, l’importance des sensibilités personnelles est aujourd’hui proclamée, avec une sorte de fierté bien conforme au temps du tout émotionnel. Car l’adjectif qualifie aussi bien un débat au Forum de Davos, un discours scientifique ou un indicateur conjoncturel qu’une compétition sportive, une campagne électorale ou un témoignage public.

Pour Dominique Moïsi, conseiller spécial à l’Institut français des relations internationales (IFRI), ces dernières constituent le champ où s’épanouissent les émotions, qu’il juge «incontournables pour comprendre le monde». D’où son récent livre, paru d’abord dans une hâtive traduction en français, consacré à l’étude de La géopolitique de l’émotion. L’édition originale en anglais a été différée pour tenir compte des résultats de l’élection présidentielle américaine, dont l’auteur aura clairement pressenti l’issue.

Lecture stratégique des cartes nationales, la géopolitique a une drôle d’histoire, plutôt suspecte. Captée par les Deuxième et Troisième Reich d’Allemagne, utilisée par les Etats pour justifier leurs visées impérialistes, elle doit sa réhabilitation notamment aux patients travaux d’Yves Lacoste. Présentement très à la mode, elle ne s’arrête plus aux frontières territoriales mais explore de nouvelles limites, plus floues, séparant les langues, les religions, les habitudes alimentaires, les ressources énergétiques, les marchés illicites. Et désormais aussi les émotions, grâce à un Dominique Moïsi qui assume la double subjectivité de son sujet et de sa propre manière de l’aborder.

Quêtes identitaires et émotions primaires

Constat de départ: la mondialisation fait sauter les repères et suscite ces «quêtes identitaires qui ont remplacé l’idéologie comme moteur de l’histoire». Plus la planète globale se fait présente en temps réel sur les petits écrans à domicile, plus se développe le besoin de disposer, à l’échelle nationale ou locale, d’un espace à soi, maîtrisé, familier, où se replier et trouver un sentiment de sécurité. L’UDC le sait bien, qui exploite à fond ce besoin dans ses campagnes, à l’aide de moutons et corbeaux tout noirs.

Dans sa géopolitique, Dominique Moïsi concentre son attention sur trois émotions dites primaires: l’espoir, l’humiliation et la peur. La culture de l’espoir resterait l’apanage de l’Asie, spécialement des deux sub-continents de la Chine-Inde. Forts et faibles à la fois d’une civilisation dont l’éclat a pâli il y a plusieurs siècles déjà, les mondes arabe et musulman partagent des frustrations et un sentiment d’humiliation apparemment insurmontables, sinon en suivant un guide extrémiste, du genre de l’Iranien Mahmoud Ahmadinejad. Quant à la peur, elle habite de plus en plus profondément l’Europe et les Etats-Unis, comme si la chute du Mur de Berlin et celle des Twin Towers avaient instillé le pressentiment d’un irrémédiable déclin, dans le Vieux Continent comme dans le Nouveau Monde, également incapables de trouver un appui suffisant sur leurs valeurs de démocratie et de liberté. La carte ainsi dessinée à grands traits par Dominique Moïse comprend aussi quelques zones grises, «les inclassables»: Russie, Israël, l’Afrique, entre espoir et désespoir, et l’Amérique latine, entre populisme et progrès. Lieux communs? A première vue seulement, dans la mesure où la lecture de La géopolitique de l’émotion propose une vision moins simpliste.

La Suisse a même droit à deux mentions, pas trop flatteuses au demeurant (pp. 147 et 222). Selon Dominique Moïsi, l’Europe serait habitée par «la hantise de devenir une Magna Helvetia (..) une Suisse géante, la prospérité en moins». Selon le pire scénario, la vieille Europe se retrouverait en 2025 «privée des énergies de la jeunesse – elle a fermé ses frontières aux migrants qui lui font cruellement défaut – , militairement impuissante, égoïste. Ayant perdu sa raison d’être, musée de son propre passé, dominée par la peur et encerclée de dangers.» Voilà qui en dit long sur l’image que le professeur de Harvard et chroniqueur des plus grands journaux anglo-saxons se fait de notre pays.

Fédéralisme émotionnel?

Et si, au lieu d’helvétiser l’Europe, l’on réduisait l’échelle, passant des continents et pays évoqués par Dominique Moïsi aux régions et cantons? Les premières, en pleine résurgence en Europe, forment des unités cohérentes qui, le cas échéant, se laissent gagner par la tentation récurrente de l’autonomisation par le droit ou la violence. Quant aux cantons, on ne saurait exclure qu’ils donnent occasionnellement dans une sorte de fédéralisme émotionnel, pour le meilleur ou le moins bon.

Car, dans notre célèbre Willensnation (nation voulue), il suffit de puiser dans le touffu catalogue des préjugés intercantonaux pour trouver prétexte à malentendus programmés et critiques réciproques. Exemple tout récent: un billet d’humeur récemment paru dans le bimensuel Schweizer Beobachter assure que la Confédération devrait logiquement se débarrasser de deux éléments exagérément coûteux, le Valais et le Tessin, grands profiteurs nets des systèmes de péréquation intercantonale. En temps de crise, toute entreprise liquiderait des divisions aussi peu rentables, relève le journaliste Mario Gündel, qui se montre préoccupé par la seule rationalité économique et oublieux de la dimension émotionnelle. Un oubli que vient corriger la sympathie dont jouissent le Vieux Pays et la Sonnenstube, pour le plus grand bien du Valais et du Tessin et pour la sauvegarde de l’entente confédérale.
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Dominique Moïsi, La géopolitique de l’émotion. Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde, Flammarion 2008

DOMAINE PUBLIC

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  • Intéressante contribution à la compréhension de ce magma émotionnel dans lequel nous baignons quotidiennement. Merci de la référence et de l’aide à réflexion.

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