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Le pasteur Rittmeyer, le Renan vaudois

Un livre de Robert Nicole sur une personnalité à la théologie hétérodoxe

icone auteur icone calendrier 17 août 2008 icone PDF DP 

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L’auteur de ce petit livre est une personnalité atypique. Instituteur, membre du parti socialiste, ce capitaine d’infanterie fut l’un des très rares officiers à militer contre l’équipement nucléaire de notre armée, dans le cadre du Mouvement contre l’armement atomique de la Suisse du début des années soixante. C’était l’époque ou le colonel-divisionnaire Züblin et une partie de l’EMG rêvaient de «1000 chars, 1000 avions et la bombe atomique»

Atypique, son héros ne l’est pas moins! Le pasteur Charles Rittmeyer (1918-2002) fut au centre de «l’affaire» éponyme, bien oubliée aujourd’hui mais qui fit grand bruit à l’époque: il fut en effet, en 1957, révoqué de son ministère dans l’Eglise nationale vaudoise, non pour de sordides affaires de mœurs mais pour ses positions hétérodoxes. L’ouvrage est moins une biographie de Rittmeyer – même s’il fournit des renseignements sur sa vie et les étapes de son évolution – qu’un exposé de sa pensée. Agnostique ou athée, Robert Nicole est expressis verbis un disciple (ose-t-on dire un adepte?) de son approche théologique rationnelle.

Né à Sainte-Croix, de père médecin précocement disparu, Charles Rittmeyer fut très vite habité par des interrogations et des doutes métaphysiques qui le menèrent au bord du suicide, Abandonnant peu avant leur terme des études au Poly, il entreprit des études de théologie et fut consacré pasteur. Domaine Public n’est sans doute pas le lieu le plus idoine pour une dispute religieuse. Mais voici comment on peut, brièvement, résumer la pensée de Rittmeyer. Disciple de Descartes, mathématicien se voulant libre de tout préjugé, il prétendait appliquer la méthode cartésienne aux Evangiles, les passer au crible du doute systématique (ce qui, à vrai dire, avait déjà été en partie réalisé par l’école allemande historico-critique dite de Tübingen). Il fallait débarrasser les textes «sacrés», en réalité des constructions humaines, de ce qui constituait à ses yeux un fatras d’inventions des évangélistes (les «miracles», la résurrection, construction paulinienne fondée sur son judaïsme originel, etc.), en leur restituant leur caractère parabolique ou symbolique. A la suite d’Ernest Renan – auteur d’une leçon inaugurale qui provoqua le scandale et le fit chasser en 1862 du Collège de France, puis d’une Vie de Jésus rationaliste – Rittmeyer voyait en Jésus non le fils de Dieu mais «un homme, un sage, un penseur éminent, un philosophe de la trempe d’Euclide, Epicure ou Socrate.» Est-il besoin de dire que de telles affirmations le marginalisèrent rapidement dans le corps pastoral, même si ses paroissiens lui apportèrent leur soutien? Il est vrai que Rittmeyer apparaît aussi dogmatique que ses adversaires orthodoxes, quand par exemple il affirme péremptoirement être «parvenu à ne redonner la parole qu’à Jésus seul». Mais le conflit théologique allait se doubler d’un conflit politique, Rittmeyer étant surtout attaqué par les milieux traditionalistes proches de la droite vaudoise. Il faut malheureusement ajouter que les mesquineries à son égard ne manquèrent pas, du côté des instances officielles de l’Eglise nationale. Et sa révocation fut finalement entérinée par le Conseil d’Etat vaudois.

Sans emploi, sans salaire, mais soutenu par un cercle d’amis, Rittmeyer assura la survie matérielle de sa famille, et surtout la diffusion de ses idées, par d’innombrables conférences pendant des décennies. Ses idées allaient encore évoluer, frisant l’ésotérisme de la franc-maçonnerie (la «religion cosmique», l’image de l’oeil). On ne se prononcera pas ici sur la pertinence de ses spéculations, par exemple l’identité du message de Jésus avec celui de la secte des Esséniens (les manuscrits de Qumran), par ailleurs réfutée par plusieurs théologiens contemporains. Au-delà de l’exposé d’une pensée à la fois stimulante et discutable, à laquelle le lecteur adhérera ou non, l’ouvrage de Robert Nicole, alerte nonagénaire, se veut aussi un plaidoyer rationaliste pour la pensée libre et critique et son autonomie, celle-ci impliquant à ses yeux la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
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Robert Nicole, Jésus ce maître de sagesse méconnu. La vie et l’œuvre de Charles Rittmeyer ingénieur géomètre et licencié en théologie, Ed. à la Carte, 2007, 101 p. On peut commander le livre à l’adresse de l’auteur (Maillefer 4, 1315 La Sarraz). Pour mieux connaître Robert Nicole lui-même, interview-vidéo par Pierre Jeanneret, 8 octobre 1997: cassette déposée aux Archives de la Ville de Lausanne, Fonds filmique P264.

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Discussion

  • 1
    Guillaume Barry says:

    L’orthodoxie est le dessèchement et la mort de la foi vivante. Le libéralisme (théologique) en est l’antidote nécessaire, avec toutefois le risque (avéré pour le protestantisme) de n’exister qu’en opposition à la première, et de ne rien pouvoir apporter de positif, de nourrissant. A ne pas confondre avec la théologie négative (ou apophatique), qui est un moment important dans l’histoire de la théologie et indispensable à mon sens dans tout parcours théologique individuel.

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