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Camorra, le terrifiant Système napolitain

Récit d’un journaliste napolitain qui a osé l’immersion dans les clans mafieux de Campanie. Impensable autant qu’instructif

Passé d’agréables vacances en Italie? Sur la côte amalfitaine peut-être? Ou n’importe où dans ce pays? Alors, ne lisez pas ce livre. Il pourrirait à jamais votre âme et votre corps sous leur croûte dorée par le soleil de la Péninsule. Votre peau commencerait à exsuder de la dioxine, des déchets radioactifs, des balles de kalachnikov, des pourritures hospitalières, toute la mortelle moisissure, toutes les tortures, les drogues et les systèmes d’exploitation dont la camorra campanienne a fait son empire.

Mais si jamais vous en avez le courage ou simplement l’envie de suicider votre cerveau, alors ouvrez-le. Vous y découvrirez le jus financier coulant des ordures italiennes (vous comprendrez enfin la crise des poubelles napolitaines), l’empire textile souterrain qui fabrique les nippes des grands couturiers, la redoutable et silencieuse efficacité du port de Naples, qui irrigue l’Europe entière de ses marchandises au noir et des produits de l’esclavage mondialisé, l’aménagement si particulier du territoire italien, les règles péninsulaires du développement non durable, les mortelles connexions avec la Chine et bien d’autres horreurs encore.

Vous plongerez dans le Système, dit camorra par les non initiés, à côté duquel la mafia sicilienne n’est qu’amusement d’enfants de choeur. Un empire semi-clandestin qui a déployé ses armées sur tout le continent, particulièrement en Allemagne, en Angleterre et en Europe de l’est. Aucun pays n’est à l’abri. Pas même la Suisse. Vous resterez sans voix devant la virulente efficience du management camorresco. Vous prendrez connaissance du fait que les assassinats, règlements de comptes, exécutions et guerres de clans ne sont qu’anecdotes pour médias en mal d’infos croustillantes. Qu’ils occultent un sida économique, dont l’Italie, entièrement infectée, meurt à petit feu sur le long terme mais dont elle tire sa survie à court terme; une maladie dont le chiffre d’affaires annuel vaut des milliards d’euros; une énorme méduse dont la lymphe n’est pas seulement composée de sueur et de sang humains mais aussi de la complicité de millions de gens qui ne connaissent rien d’autre que le Système et ne vivent que par lui.

Vous y lirez aussi la seule histoire «poétique» de cet ouvrage, celle de Pasquale, habitant de la commune de Secondigliano, l’une des banlieues du grand Naples. Probablement le meilleur couturier du monde… payé 600 euros par mois par le Système. Ses confections ont nourri tous les grands de la mode européenne. Il ne le savait pas, se croyant simple employé d’une mini-entreprise de couture. Un soir, regardant la télévision, il a vu sur Angelina Jolie le costume dont il était le plus fier et le plus amoureux. Probablement acquis par l’actrice pour des milliers de dollars. Mais ce n’est pas l’aspect financier qui a tué le métier en lui. C’est de découvrir que personne ne savait que lui, Pasquale, de Secondigliano, était le créateur de cette merveille. Pasquale est devenu chauffeur au service du Système, ronge ses mains de magicien dans la brûlante froidure des déchets lombards et ne touche plus une aiguille.

Ne cherchez pas une œuvre littéraire dans le livre de Roberto Saviano. A l’écrire, l’auteur s’est peu à peu mis à délirer d’horreur. Les mots, seule défense possible contre le sida du Système, se mettent à tournoyer dans les pages, grignotent toute rationalité, éparpillent lentement mais sûrement les entrailles de la pensée. A écrire un tel reportage d’immersion dans le plus terrifiant des systèmes économiques et criminels, on ne peut que devenir fou. Dissoudre son équilibre interne dans le vitriol mafieux. Ou hurler – et c’est la phrase ultime de l’auteur: «Fils de pute, je suis encore vivant!»

Dernier détail: l’une des techniques utilisées par les mafias de tout poil pour blanchir leurs produits financiers et légaliser leurs activités consiste à falsifier les bilans de leurs entreprises. La camorra y excelle. En Italie, une loi a été récemment adoptée qui décriminalise la falsification de bilan. Son père? Il cavaliere Berlusconi.
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Roberto Saviano, Gomorra, Dans l’empire de la camorra, Paris, Gallimard, 2007 (Mondadori 2006 pour l’édition italienne)

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Discussion

  • Votre article est très vrai et bien que tout le monde sache que des affaires obscures se déroulent en Campanie et qui arrosent le monde entier, TOUT LE MONDEs’en fout ! Je ne comprends pas que l’UE ose encore « aider financièrement » des projets, dans cette région, alors que tout est détourné !!!! je connais des pauvres femmes qui sont payées 1 Euro pour confectionner une cravatte qui lui prend 45 minutes ! Mais tout le système est pourri et le donneur de travail n’est pas beaucoup mieux payé ! Tant que les autres pays, (dont la Suisse avec ses banques) y trouveront leur compte rien ne changera ! J’ôse espérer que ce cher Saviano aura fait bouger les consciences !

  • Bonjour,
    retour d ‘un stage universitaire à Palerme… 2 mois dans une famille de l’anti-mafia, derrière le Palais de jusitce construit pour juger les assassins de Giovanni Falcone et Paolo Borsellino ….qui auraient été des enfants de coeur …faites moi peur….

    C’est votre champ lexical qui serait à analyser dans votre article qui voudrait nous affoler mais qui utilisele vocabulairede la presse à scandale.. des héros de bandes dessinées ou en avatar de Second Life.

    Pour Palerme, il se dit que le bras armé de la maffia a été démantelé par le juge Giovanni Falcone, et elle est donc devenue moins sanglante. Maintenant c’est la maffia financière qui règnerait. Certains »progrès » sont donc possibles.

    Passé ces deux moischez Maria et Nino, Maria née (ou qui aurait osé naître…) dans un bourg sicilien trop traditionnel,battue par son père, enfermée, exorcisée par des prêtres catholiques acharnés… mais ELLE a gardé les pieds sur terre … études, travail social et toujours à pied d’oeuvre, sans plaintes, sans peurs.

    Ce qui me paraît manquerle plus dans presque tous les articles de DP, c’est un regard antrhopologique, des compétences en sociologie qualitative, je recommenderais le livre de François Laplantine: « la descriptionethnographique » et qui nous apprend a hiérarchiser et organiser le réel par l’écriture… par exemple votre énorme méduse composée de sueur et de sang….puisque nous ne somme pas Homèreon trouve de nos jours le livre de Laplantine en bibliothèqque, une première petite lecture pas si facile pour ne pas être contaminépar votre peur.

    Ensuite, encore une fois sur DP,et pour ce que je sais de l’Italie, vous pourriez lire le livre de Ferdiando Fava sur le Zen, banlieue de Palerme,une anthropologie de l’exclusion; on letrouve aussi à Genève en bibliothèque universitaire ou par le prêt entre bibliothèque. Vous pourrez apprécier son approche humaine et modeste au milieu des tas d’ordures.

    Pour comprendre modestement l’Europe, allez en France… un petit séminaire de projets européens par exemple: Relais Culture Europe à Paris que j’ai tenté,Vous y rencontrerez quelques opérateurs qui vous suivront sur vos projets, j’imagine qu’on peut en trouver d’autres….en septembre à Marseille, à moins de 4h en TGV allez voir l’exposition du photographe Franco Zecchin sur la maffia, au centre culturel italien,allez lui parler, renseignez-vous, ou cherchez ses photo sur Internet,étudiez…

    A bientôt, je prends l’avion pour Palerme…

    Ana Landa

  • Madame Landa, vous parler de la Sicile et de la mafia, mais le livre de Saviano est sur Naples et la camorra. Naples n’est pas en Sicile et la camorra n’est pas la mafia. Comme disait Falcone, que vous citez, si on veut y comprendre quelque chose il faut distinguer mafia de camorra de ‘ndrangheta de sacra corona unita, qui sont des organisations différentes, qui agissent dans des régions différentes, sont formées par des gens différentes, avec des cultures différentes et qui ont des modalités de fonctionnement différentes. Vous ne pouvez pas lire un ou deux livres sur Palerme et prétendre avoir compris Naples. Vous dites qu’il y a de l’espoir car la mafia (sicilienne) aujourd’hui n’est presque plus violente. Mais Falcone disait que quand la mafia est tranquille ses affaires vont bien et quand la mafia tue elle a des problèmes.

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