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Fonds souverains mais pas régnants, foi d’UBS

Discrètement, les fonds d’Etat placent leurs pétromilliards dans le monde, pour le rendement, pas (encore?) pour le pouvoir. Avec quels effets?

En avril dernier, les ministres des finances du G7 ne se préoccupaient encore que des fonds dits spéculatifs (hedge funds, qui pratiquent une gestion alternative). Six mois plus tard, ils ne parlent plus que des fonds souverains (sovereign wealth funds) qui gèrent un volume d’actifs au moins deux fois supérieur, approchant les 2500 milliards de dollars. C’est que, durant l’été, ces fonds d’Etat ont pris un essor sans précédent, multipliant les interventions spectaculaires que leur permettent, leur imposent même, les pétromilliards et diverses ressources disponibles en mal de placement.

Les Emirats arabes unis et les autres Etats du Golfe, certains pays émergents (Chine, Russie) ou disposant de fortes liquidités (Norvège, Singapour) ne se contentent plus de couvrir une part importante des gros emprunts émis par les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou les pays de la zone euro (plus de 460 milliards de dollars en 2006). Ils cherchent de meilleurs rendements dans les branches les plus diverses, des casinos de Las Vegas aux sociétés high-tech en passant par la grande distribution.

Ces derniers temps, les fonds souverains ont surtout visé le secteur financier, s’attaquant notamment aux bourses (le Stock Exchange de Londres et le Nasdaq aux USA) ainsi qu’aux banques. Ces dernières, obligées de se recapitaliser pour compenser les pertes liées à la crise américaine des crédits hypothécaires, offrent aux fonds d’Etat des occasions qu’ils s’empressent de saisir. Ainsi, coup sur coup, l’on a vu le fonds Temasek, créé à Singapour en 1981, et la très jeune China Development Bank reprendre ensemble 10% des actions de la Barclays, pour treize milliards d’euros; Abu Dhabi Investment Authority, le plus gros fonds souverain existant, acquérir pour 7.5 milliards de dollars une participation de 4.9%, près de trois fois supérieure à celle de l’UBS et de Credit Suisse réunis, au capital du géant américain Citigroup; le Government of Singapore Investment Corporation s’offrir pour onze milliards de francs 9% des actions de l’UBS, promptement surnommée l’Union de Banque singapourienne, avec siège au Paradeplatz comme ci-devant. Dernière en date des opérations du genre, le fonds souverain China Investment vient de sauver l’exercice 2007 de la Morgan Stanley en lui apportant cinq milliards d’argent frais, correspondant aussi à 9% de son capital-actions. Et voici qu’on annonce déjà l’intervention d’un fonds souverain, probablement Temasek, au secours d’une Merrill Lynch dont les crédits pourris dépasseraient au total les 15 milliards de dollars.

Tous ces investissements correspondent – pour l’heure – à des placements passifs, sans visée apparente de prise de pouvoir par les responsables des fonds d’Etat, respectueux de la souveraineté des autres sociétés, publiques ou privées. Pas de singapourien donc au Conseil d’administration de l’UBS, toujours présidé par l’insubmersible Marcel Ospel. Lequel ne s’épargnera ni procédures d’avocat ni protestations d’actionnaires discriminés lors des deux assemblées générales à venir.

De manière générale, le patriotisme capitaliste monte, sur le vieux continent en tout cas. A l’instigation de la France et de l’Allemagne, la Commission européenne se montre soucieuse de préserver les industries stratégiques, armement et nucléaire en tête. A noter la difficulté créée par la séparation décidée des activités de production et de distribution d’énergie. Et si la Russie, par l’intermédiaire de Gasprom ou du Reserve Fund for Future Generation qui verra le jour en février prochain, s’avisait de s’offrir une participation, voire le contrôle, de tel réseau d’électricité ou de gaz d’Europe occidentale?

Le spectre d’un péril jaune (Extrême-Orient) ou noir (comme le pétrole) rôde dans les coulisses d’une finance mondialement fragilisée par les agissements localisés. Face à ces risques géopolitiques, brusquement accrus par l’essor des fonds souverains, les marchés sauront sans doute trouver la parade. Ceux qui les influencent pourraient par exemple s’appuyer davantage encore sur les investisseurs institutionnels et autres fonds de pension, qui gèrent tous ensemble plus de 50’000 milliards de dollars selon le FMI, en rémunérant leur fidélité par quelque fraction de pour-cent supplémentaire. A terme, ils pourraient aussi, avec l’appui des gouvernements, exiger des fonds souverains qu’ils fassent tous preuve d’une transparence comparable à ceux des Etats «clairs» (Norvège, Singapour) ou gérés à l’occidentale (Emirats notamment).

Dans l’immédiat et plus proche de nous, l’UBS se trouve d’ores et déjà confrontée aux interrogations des actionnaires, eux qui se retrouvent les principaux payeurs de la facture des «subprime». Les cadres de la banque s’en tirent nettement mieux, puisque les boni distribués l’an dernier semblent devoir être maintenus pour 2007. Or leur montant atteint au total 9,5 milliards, équivalant au 86% de l’injection singapourienne…

Quant au combat entamé par la Fondation Ethos, qui a d’emblée obtenu le soutien de nombreuses caisses de pension, il devrait non seulement éclairer l’opinion publique mais aussi déboucher sur un renforcement des règles et pratiques bancaires en matière d’évaluation des risques et de surveillance, interne aussi bien qu’externe. Par une sorte de retournement inattendu, les fonds souverains d’Etats pas forcément forts pourraient avoir pour effet de renforcer l’Etat là où il se veut acteur subsidiaire et gestionnaire par exception, comme en Suisse par exemple.

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