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Opposition, volonté populaire: l’UDC s’emploie à détourner le sens des mots

Des manipulations du vocabulaire politique au service d’une stratégie de rupture inconnue dans la culture
politique suisse, et incompatible avec celle-ci

Il ne faut pas faire trop grand cas des menaces et des rodomontades de l’UDC. La colère et la frustration de ce parti après l’échec de son leader expliquent la violence de ses propos. Les institutions helvétiques sont suffisamment solides et ancrées dans la culture politique pour résister à ces déclarations de guerre.

Par contre il est un combat, plus sournois, qu’il ne faut pas négliger, celui que mène systématiquement l’UDC avec les mots. Car les mots sont les lunettes à travers lesquelles nous interprétons la réalité. En détourner le sens, c’est façonner progressivement le paysage politique à son avantage.

En ne reconnaissant pas les deux élus au Conseil fédéral issus de ses rangs, l’UDC annonce son retrait dans l’opposition. L’innovation langagière est d’importance car le couple majorité-opposition fait référence au régime parlementaire. En Suisse, un parti est gouvernemental ou non gouvernemental selon qu’il est représenté ou non à l’exécutif. Et dans les deux cas de figure il est susceptible de s’opposer à un objet particulier lorsqu’il estime que son point de vue n’a pas été suffisamment pris en compte. Mécontent du compromis, il s’y oppose au parlement et, le cas échéant, devant le peuple. Mais l’opposition de principe, telle qu’on peut l’observer chez nos voisins, n’a pas de sens, sauf à espérer conquérir la majorité. S’agit-il d’une erreur de langage de la part d’une UDC sous le coup de l’émotion? Plusieurs indices montrent que tel n’est pas le cas et que ce parti vise à tracer une frontière étanche entre lui et tous les autres partis confondus. Ainsi, par exemple, de son refus de participer à l’émission de la télévision alémanique Arena sous prétexte qu’on ne lui attribue pas à elle seule le même nombre d’intervenants qu’à l’ensemble des autres formations; ainsi de sa volonté de ne plus tolérer la moindre incartade de l’un ou l’autre de ses élus, une discipline propre aux régimes parlementaires. L’UDC distingue très clairement le «nous» et «les autres», ses adversaires, réduisant le réel à une dimension binaire. Empruntant à la logique évangélique – qui n’est pas avec moi est contre moi –, elle vise à se profiler comme la seule référence des mécontents, toutes les autres formations politiques étant faites du même bois.

Bien sûr, dans les faits cette ambition ne trouvera pas à se réaliser. Les décisions continueront à émaner de majorités variables selon les dossiers, et l’UDC s’y ralliera lorsque des projets correspondront à ses objectifs. A défaut, elle perdrait toute crédibilité auprès de son électorat. Mais à terme, cet abus de langage risque de conduire à une polarisation réductrice et à une pollution du débat politique.

Démocratie et volonté populaire font l’objet d’un même détournement de sens. Pour l’UDC, le peuple se meut dans un espace libre de toute contrainte. Dès lors elle peut en appeler à lui contre le droit international qui brimerait les droits du peuple; contre la Constitution et les droits fondamentaux lorsque ce parti défend la naturalisation dans les urnes; contre le parlement qui ne réélit pas son chef au Conseil fédéral; contre le sens même des élections parlementaires qui servent à désigner des députés et non des membres de l’exécutif; contre le résultat de ces mêmes élections qui révéleraient un plébiscite en leur faveur et sacrerait un grand parti opposé à de «petits» partis, un qualificatif prononcé à plusieurs reprises depuis le 21 octobre dernier. Il fait fi d’une conquête précieuse de l’Etat de droit: la séparation des pouvoirs et l’exercice organisé de la souveraineté populaire dans le cadre d’institutions stables. Bref, tout le contraire de l’émotion des foules érigée en règle de vie collective.

Déjà l’UDC s’est approprié l’idée de patrie parce que ses adversaires, notamment à gauche, l’ont trop longtemps laissée en jachère. Il est temps d’engager le combat contre cette dérive du sens des mots.

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Discussion

  • Votre analyse est pleine d’intelligence, et peut-être même pertinente au point de vue constitutionnel. Mais pour autant vous ne devriez pas sous estimer la force de propagande que va conférer à l’UDC son entrée proclamée dans l’opposition.

    Cela lui permettra de ne plus être affectée du tout par l’impopularité que pouurra encourir la politique gouvernementale.En revanche les socialistes souffriront d’être membres à part entière d’un gouvernement menant une politique bourgeoise.

    Cela lui donnera les coudées franches pour mener une politique intransigeante sans devoir le moins du monde prendre de gants à l’égard de collègues d’un collège gouvernemental. (Vous me direz qu’elle n’en prenait déjà bien peu. Mais là elle sera totalement déliée de toute obligation de le faire.)

    Cela lui donnera un prestige supplémentaire – celui de l’opposition – lui permettant d’arrondir encore considérablement sa pelote électorale déjà énorme.

    Bref cela créera une sitution comparable, à certains égards, à celle de la gauche en France avant l’élection de Mitterrand. Malgré les insuffisances et incohérences de la mouvance mitterrandienne, elle avait le vent en poupe car elle se posait en seule porteuse du désir de changement.

    Ici l’UDC bénéficiera du désir de changement dont la gauche ne bénéficie pas étant aux affaires et n’ayant pas eu l’habileté, elle, de se dire dans l’opposition.

    Bref cette situaion peut lui permettre de s’approcher d’une position majoritaire car de plus en plus les partis gouvernementaux à 100% PDC, PRD, PS seront confondu pour l’opinion dans un certain discrédit commun.

    Enfin, et pour couronner le tout, même quand le gouvernement prendra des mesures très à droite, afin de complaire à l’UDC (car le conseil fédéral, on le sait bien ne pourra se permettre de mener une politique de centre gauche) l’UDC pourra encore, et à juste titre car ce résultat sera du à la pression exercée par elle, s’en attribuer le mérite.

    Elle pourra donc tout à la fois dicter à un gouvernement, qui de fait est de droite, une politique intransigeante, et en même temps bénéficier de tous les avantages psychologiques de l’opposition.

    Si on y ajoute le fait que les électeurs UDC ont pour M. Blocher un vrai sentiment d’affection, sincère, et profonde, qu’on aurait tort de traiter par le mépris, et que ces mêmes électeurs sont sincèrement attristés de la façon dont leur leader bien aimé a été maltraité, s’ajoute à toutes les forces énumérées ci-dessus, l’avantage majeur d’une vague sentimentale d’adhésion au leader et d’identification au parti.

    Bref, vraiment, pour les adversaires de l’UDC il n’y pas de quoi pavoiser. Ils ont cru débarrasser le pays d’un dirigeant qu’ils jugeaient (à mon avis à tort) dangereux. Ils ont décuplé sa puissance par leur propre faute.

    S’ouvre maintenant devant l’UDC un boulevard qui peut la mener, sinon à rassembler un électorat majoraitaire, du moins à se rapprocher de cet objectif dans des proportions telles qu’elle pourra peut-être atteindre une masse critique la rendant pour le coup incontournable.

    Du beau travail, vraiment messieurs Zisyadis, Recordon, Neyrinck, Steiert, Levrat, Darbellay et consorts. Quels grands esprits politiques vous faites. Bravo!

  • Comme vous l’analysez justement, c’est certainement cette force de M. Blocher –non-imputable à l’UDC – de «forcer le mot» pour en faire une politique.

    Et ce que je considère de plus grave, c’est le fait d’avoir pu, par les mots, instaurer la «peur» de tout en nos concitoyens et en même temps avoir réussi à mettre la police dans une situation de ne plus pouvoir bien faire son travail de prévention et de devoir agir dans l’urgence, faute d’effectif. Cherchez l’erreur!

    Qui plus est quand on est ministre de ce dicastère…

    A qui profite le crime… toujours le même, il critique la délinquance, ce qui lui permet de se faire des voix, mais il ne donne pas la possibilité de faire que cette délinquance soit jugulée!

    Vraiment, c’est n’importe quoi et pas digne d’une autorité…donc on revient au 12 décembre… pas d’étonnement, sauf pour celui qui peut accepter des contradictions notoires, pour les autres ce n’est que normal!

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