Mode lecture icon print Imprimer

Un Conseil fédéral sans l’UDC?

Remporter une élection ne signifie pas devenir automatiquement conseiller fédéral

icone auteur icone calendrier 6 novembre 2007 icone PDF DP 

Thématiques

À la base de toute concordance, il y a le respect. Le respect pour les idées concurrentes et les autres manières de penser la politique. Le respect pour l’autre, quel qu’il soit. Le respect de cette diversité même qui constitue la Suisse, à laquelle les autres partis, intérêts et points de vue contribuent tout autant que moi.

À la base de toute concordance, il y a l’idée du partage du pouvoir. Aucun individu, aucun parti ne peut y prétendre seul s’il veut tenir compte des intérêts de la majorité des Suisses, une majorité aux multiples facettes. On sait que, dans ce pays, aucun parti n’aura jamais réponse à tout, tout seul.

L’élément de la concordance est une compréhension mutuelle. Elle exige un effort permanent, auquel s’astreignent ceux qui sont résolus à la maintenir. Il ne suffit pas de se mettre d’accord une fois tous les quatre ans. Le processus doit se répéter plusieurs fois par mois.

Deux éléments essentiels de la concordance sont la modestie et la conscience de ses propres limites. La conviction que personne n’a le monopole de la vérité en politique et que les autres sont indispensables pour partir ensemble à sa recherche.

Ce que nous avons vécu ces derniers mois fut moins une campagne électorale qu’un combat électoral. Ce fut la campagne la plus brutale, la plus blessante et la moins respectueuse que la Suisse ait jamais connue. Monopolisée tant du point de vue thématique que financier par un seul parti, qui possédait deux fois plus de moyens que tous les autres ensemble. Téléguidée depuis le gouvernement par un ministre de la justice mué en chef de l’opposition. Elle s’est servi des recettes les moins suisses qu’on puisse imaginer pour «vendre» la Suisse: une campagne complètement focalisée sur des personnes imbues d’elles-mêmes, sans retenue, énorme, envahissante et simpliste, d’un bout à l’autre du pays.

Ce fut également la campagne la plus discordante de tous les temps: absolutiste, arrogante, arbitraire, sans égards pour personne.

Peut-on se déclarer pour un gouvernement de concordance lorsque l’on mène campagne de cette manière? Même dans un combat électoral, qui implique une compétition acharnée, ne doit-on pas manifester soi-même, au moins dans une certaine mesure, les valeurs au nom desquelles on brigue une charge publique? Et le style avec lequel un parti se présente aux électeurs ne reflète-t-il pas la manière dont il entend gouverner après les élections? Toutes les belles déclarations par lesquelles il voudrait prouver le contraire seront alors clairement démenties.

Christoph Blocher ne cache du reste pas son jeu. Le ministre de la justice a déclaré sans ambages qu’il souhaitait un gouvernement sans le PS, où l’UDC serait majoritaire. Au cas où cela ne serait pas possible, il compte manœuvrer pour que les deux conseillers fédéraux socialistes se voient attribuer les départements les moins importants. La bataille électorale a en fait déjà débuté il y a une année, lorsqu’il a commencé à se présenter comme le seul capable de «sauver» la Suisse.

Son bilan de ministre de la justice témoigne également d’un rapport problématique avec la notion de concordance. Il méprise le droit international, pourtant fondamental pour la sécurité d’un petit Etat. Il dénigre le Tribunal fédéral. Il ment aux parlementaires et calomnie ceux qui s’opposent à ses idées. Il ne juge pas nécessaire de respecter la séparation des pouvoirs. La Convention européenne des droits de l’homme, une importante source du droit, est à ses yeux un texte secondaire, avec lequel il est possible de prendre des libertés.

La fin sanctifie-t-elle les moyens? Tous les coups sont-ils permis pour s’emparer du pouvoir dans un système démocratique? Avoir obtenu 29% des suffrages est-il suffisant pour légitimer n’importe quelle méthode?

Je suis convaincu que non. D’autant plus que les sept sièges gagnés par l’UDC au National ne renforcent pas forcément Blocher. Deux d’entre eux proviennent de l’extrême droite (Démocrates suisses et UDF), qui ont toujours soutenu le conseiller fédéral. Tout comme les quatre parlementaires radicaux de Soleure, Zurich, Schaffhouse et Saint-Gall qui ont dû céder leur place à Berne.

C’est essentiellement le «centre» qui sort renforcé de ces élections. Un centre dont personne ne sait vraiment comment il se comportera par rapport à une (grande) concordance, «désormais inexistante» selon le conseiller aux Etats PDC Eugen David. Un centre à qui ceux qui veulent sauver la concordance devraient offrir le siège de Blocher, qui la foule aux pieds. Le chef du groupe PDC au Conseil des Etats Urs Schwaller serait un bon candidat. Une concordance réduite s’annonce comme la seule solution viable actuellement. Elle devrait être fondée sur les valeurs communes qui permettent au Conseil fédéral de travailler de concert, mais également sur un programme d’actions coordonnées, proposant des solutions sociales et écologiques aux problèmes les plus urgents dans l’intérêt de la majorité.

Il n’y a rien de choquant à envisager une concordance réduite faisant l’impasse sur l’UDC blochérienne. Elle a en effet déjà existé entre 1995 et 2003 avec les UDC modérés Schmid et Ogi. L’appartenance à un parti s’avère du reste toute relative. C’est depuis la tête de pont de l’UDC au PRD que s’élèvent des voix pour demander la tête du conseiller fédéral le plus fermement engagé contre les visées dominatrices de Blocher. C’est un UDC bernois qui a en ce moment à se défendre contre les attaques des blochériens. Beaucoup plus que les couleurs politiques, ce sont aujourd’hui avant tout les personnalités, anti-totalitaires et concordantes, qui doivent être mises au premier plan.
__________

Extrait de Andi Gross et al., Choisir une autre voie. Plus de démocratie et de solidarité et moins de Blocher, aux Editions du Doubs, case postale 65, 2882 St. Ursanne. Par rapport à la version allemande Fahrplanwechsel, déjà parue, la version française de cet ouvrage contient de nombreux textes originaux.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/9679
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/9679 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

  • C’est vrai que ce fut une campagne électorale brutale, irrespectueuse et monopolisée par un seul parti, voire un seul homme, d’ailleurs pas candidat. Mais ni cela, ni l’énormité des moyens financiers de l’UDC n’expliquent à eux seuls le résultat.

    Personne n’a rien su ni des idées ni du programme- pourtant bon- du PSS. Au lieu de s’engouffrer dans de mauvaises histoires de complot, le PS aurait mieux fait de montrer systématiquement l’inanité du bilan du conseiller fédéral Blocher.

    Enfin, si beaucoup de suffrages ont passé du PS à l’UDC, c’est parce que cette dernière a repris à son compte des craintes et préoccupations peut-être légitimes des petites gens. A l’égard de ces préoccupations et des petites gens, c’est plutôt le PS qui a donné l’impression d’être distant, irrespectueux et méprisant.

    Quant à la méthode, comment le professeur Gross peut-il penser influencer sur l’élection au Conseil fédéral les groupes des partis du centre par la publication d’un livre incendiaire, si pertinent et brillant soit-il?

  • 2
    Bernard Erlicz says:

    «Partage du pouvoir», «compréhension mutuelle», «modestie et conscience de ses propres limites»… Quelles belles paroles, on en mangerait! Et si le PS essayait de les mettre en pratique, plutôt que de s’en gargariser?

    «Campagne absolutiste, arrogante, arbitraire, sans égards pour personne»… M. Gross pourrait tout aussi bien parler là de la campagne des socialistes et des verts, et même du PDC. Les accusations de racisme (affiches du mouton noir) et de complot (Roschacher) étaient d’une telle mauvaise foi que c’en était pathétique à se coincer les parties dans une porte.

    Si la politique du PS se résume à pratiquer le « reductio ad hitlerum » envers l’UDC et M. Blocher, le peuple suisse n’est pas sorti des ronces…

    Au fait, n’y avait-il pas une époque lointaine où les socialistes (suisses et européens) défendaient le peuple? En exigeant la préférence nationale à l’embauche par exemple… Maintenant on dirait que du haut de leur tour d’ivoire, ils ne défendent plus que les minorités, le mariage gay, la dépénalisation des drogues, le cosmopolitisme, les sans-papiers, le politiquement correct, l’art contemporain et le caviar bio… et pour les socialistes suisses, en plus, les criminels et les profiteurs sociaux s’ils ont la chance d’être étrangers.

    Finalement, la gauche est tout autant pour la mondialisation que la droite ultra-libérale (l’altermondialisme, c’est toujours du «mondialisme»)… Ils font semblant de se battre, mais ils jouent au même jeu, au «Monopoly planétaire».

  • Monsieur Erlicz, un parti socialiste qui prône la préférence nationale n’est-il pas un parti fasciste? Le fascisme italien des années 20-30 défendait le peuple, en pratiquant une politique sociale avancée, et même le leader communiste Togliatti, en exil à Moscou, était plein d’éloges pour l’organisation syndicale fasciste de son pays. Le national-socialisme allemand aussi a fait pour le peuple plus que tout gouvernement précédent. Et dans les deux pays on pratiquait la préférence nationale.

Les commentaires sont fermés.