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Sucre : La betterave découvre le marché

Le
sucre suisse entame une nouvelle vie sans protection. La Confédération
retire graduellement son soutien à un secteur soumis désormais aux lois
du commerce international.

icone auteur icone calendrier 20 octobre 2006 icone PDF DP 

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Les tracteurs font la file à l’entrée de la sucrerie d’Aarberg. La
saison de la récolte, la «campagne», bat son plein. En trois mois, il
faut ramasser toutes les betteraves du pays – en gros un million et
demi de tonnes – les acheminer, ici ou à Frauenfeld dans le canton de
Turgovie, et les transformer en sucre, mélasse ou fourrage pour le
reste de l’année. Sous le brouillard, la ronde des moteurs
s’intensifie. Les paysans vident leurs chargements et repartent avec
les pulpes pressées, bonnes pour le bétail. Les betteraves passent à la
douche, puis sont pesées et analysées. La teneur en sucre et le poids
décident du prix payé aux producteurs. Des jets d’eau propulsent
ensuite les betteraves dans un bassin de lavage en circuit fermé où
l’on récupère la terre qui leur colle à la peau. Une filiale, Ricoter
SA
fondée en 1981, recycle 70 000 tonnes de boue et autres résidus par
an, au lieu de les disperser dans les champs comme par le passé.

Captive d’un dispositif totalement robotisé, surveillée par des
employés invisibles terrés devant les ordinateurs, une partie des
racines part immédiatement vers les chaînes de production alors qu’une
autre est entreposée de manière à échelonner le traitement sur
plusieurs mois après la fin de la campagne. Avant d’extraire le sucre à
coup d’eau chaude, il faut découper en lamelles les gros bulbes
charnus. Lait de chaux et gaz carbonique purifient un peu plus le jus
exprimé. Par évaporation, on obtient un sirop très sucré. Sous vide, il
se déshydrate au point de devenir une masse riche en cristaux de sucre.
A 1 400 tours la minute, les centrifuges chassent le liquide restant.
Puis l’amas est dissous, filtré et cristallisé une deuxième fois. Les
cuves, hautes de trente mètres, libèrent enfin l’or blanc, immaculé et
parfait. Deux cents tonnes annuelles d’or blanc remplissent trois silos
démesurés. Selon les besoins, à la demande, en flux tendu, le sucre
part, en vrac ou emballé, sur pneu ou sur rail, vers sa destination
finale : la tisane d’une grand-mère, l’atelier d’un chocolatier, voire
la cuisine d’un pâtissier. Les Suisses en consomment 30 kg par personne
chaque année.

Or la réforme de la politique agricole (PA 2011), sans parler des
accords de l’OMC et des Bilatérales II conclues avec l’Union
européenne, risquent d’enrayer cette belle mécanique. L’interprofession
s’émeut de la libéralisation en marche. Elle publie ces jours un appel
à l’aide dans la presse nationale. La réduction du soutien de la
Confédération et la baisse probable des prix sur le marché menacent
sept mille familles qui vivent de la betterave – elles étaient dix
mille en 1965 – dont le plus grand nombre se concentre dans les cantons
de Berne, Zurich, Vaud et Thurgovie – ainsi que les centaines d’emplois
dans le secteur – 300 rien qu’Aarberg et à Frauenfeld.
L’approvisionnement pourrait rapidement faire défaut et laisser un goût
amer dans la bouche des commerçants et de l’industrie alimentaire, privés de sucre indigène de qualité. Et même si actuellement
on gagne encore de l’argent, les sucriers redoutent l’avenir et
proclament même la fin prochaine d’un morceau de Suisse et, par
conséquent, de leur monopole, certes tout relatif car les importations
couvrent déjà la moitié des besoins du pays qui n’exporte pas un seul
gramme de sucre. Et celles-ci pourraient en un tour de main remplacer à
moindres frais la douceur autochtone défaillante. Une miniature
comparée aux 150 millions de tonnes planétaires confectionnées par
l’Asie et l’Amérique du sud (50 millions chacune), suivies par l’Europe
(24 millions), loin devant l’Afrique (10 millions) et l’Océanie (5
millions).

D’ailleurs le monde en redemande. La croissance économique des géants
asiatiques – Chine en tête – stimule l’envie de sucre. Le bien-être
prescrit chocolat et friandises. Signe gourmand de la réussite, il
consacre l’essor d’une vie meilleure. Tout le contraire des conditions
de travail dans les pays leaders de la branche, tels que le Brésil ou
l’Inde, qui préfèrent automatiser et intensifier la production au lieu
de respecter les critères du développement durable socialement
responsable. Dérive dénoncée par les ONG qui déplorent au passage
l’échec patent du démantèlement, encore embryonnaire, des régimes
protectionnistes
qui n’a profité en rien aux pays du Sud toujours
empêchés d’écouler leurs stocks sur les marchés du Nord.

Libre circulation

Avant la dégringolade annoncée, en raison d’une certaine pénurie, les
prix à la bourse du sucre ont augmenté ces dernières semaines. Mais à
moyen terme on craint une baisse catastrophique. Depuis la levée des
barrières douanières l’an passé, le sucre va-et-vient en Suisse sans
restriction, ravivant la compétition et la concurrence avec l’étranger.
De plus, les distributeurs allemands partent à l’assaut des
ménages suisses à coup de promotions et d’offres alléchantes, immédiatement
relayés par les détaillants historiques – Migros, Coop et Denner –
ébranlant les prix des denrées, y compris le sucre. Berne, à son tour,
renonce aux quotas de production, dont la répartition a été confiée à
l’interprofession non sans quelques mauvaises humeurs, et réduit les
compensations versées aux agriculteurs, résiliant le mandat de
prestations négocié avec les sucreries d’Aarberg et de Frauenfeld.
Voilà pourquoi, selon les producteurs, d’ici 2009, malgré les économies
entreprises, la betterave ne vaudra plus que 68 francs la tonne au lieu
des 103 francs payés cette année et le sucre tombera à six cents francs
la tonne alors qu’il se vend aujourd’hui à près de mille. Pour éviter
que les clients des deux raffineries se tournent vers l’étranger et que
les fermes disparaissent les unes après les autres, il faut que la
Confédération poursuive son effort et n’abandonne pas à son sort le
sucre du terroir. A l’image de l’UE qui va continuer, malgré les réprimandes de l’OMC, d’aider paysans et
transformateurs en proie aux diminutions de revenu. Car, sans
protection aux frontières et sans soutien public, le sucre suisse n’est
pas rentable, pareil au lait, l’autre or blanc
qui découvre également le marché et ses tourments.

Histoires de sucre et d’usines

Le 23 octobre 1899, Aarberg connaît sa première campagne. En 51 jours,
l’usine sortie de terre une année auparavant transforme plus de 12 000
tonnes de betteraves. Les premiers temps sont durs. Une faillite et un
incendie plus tard, la fabrique renaît de ses cendres en 1913. La
Première Guerre mondiale, tout comme la Deuxième, oblige la
Confédération à fixer les prix et à assurer les stocks. Une fois la
paix revenue, l’Etat favorise l’essor de la culture de la betterave.
Pour ce faire, il introduit des taxes douanières afin de réduire
l’importation de sucre étranger. A la suite du rejet populaire d’une
loi réglant la branche au sortir de la guerre, la Confédération
supprime le contrôle des prix. Une dizaine d’années plus tard, un
arrêté fédéral, accepté par le peuple en 1970, comble néanmoins le vide
juridique dans lequel flotte l’économie sucrière. Ensuite, à
intervalles réguliers, de nouveaux arrêtés, puis des mandats de
prestations, adaptent contingents et prix à l’évolution du marché. En
même temps, Berne continue de soutenir la croissance de la production
de betteraves, qui dépasse le million de tonnes en 1996. Et à partir de
1963, une deuxième fabrique à Frauenfeld produit à son tour du sucre
indigène. Les deux usines fusionnent finalement en 1997, alors que les
accords négociés à l’OMC affaiblissent la protection aux frontières.
Dès le début du xxie siècle, la Confédération retire graduellement son
aide poussant les betteraviers et les sucreries définitivement dans les
bras du marché international.

md

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