Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Police : A l’école des étrangers

Les
ONG dénoncent souvent les discriminations et les abus policiers
vis-à-vis des étrangers en Suisse, surtout s’ils sont requérants
d’asile ou sans-papiers. Pour combattre ces pratiques injustifiables,
un certain nombre de cantons, dont Neuchâtel, ont garni la formation de
leurs futurs gendarmes de cours et ateliers consacrés à la diversité
culturelle.

Najat Khoshnaw arrive au bout de son histoire. Il vient de raconter les
guerres de sa vie et la fuite vers la Suisse, du Kurdistan irakien aux
Alpes helvétiques. Les futurs gendarmes écoutent encore, serrés dans le
carnotzet sombre d’un stand de tir au-dessus de Neuchâtel. Ils
fréquentent l’Ecole régionale pour aspirants policiers (ERAP) et
aujourd’hui ils participent à une journée consacrée à la communication
interculturelle organisée par l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés
(OSAR).

Otages d’une fraction armée, les élèves ont marché bandés, sous la
menace de la séparation et de la mort, entre pétards et engueulades,
aux quatre coins d’un terrain vague en guise de pays imaginaire.

Jean-Daniel Müller, responsable de la formation à l’OSAR, reprend
maintenant le fil de l’exercice. Il en dégage les moments exemplaires
que l’on retrouve dans les témoignages d’anciens requérants d’asile.
Les uns après les autres, ils se souviennent de leurs péripéties, des
dangers vécus la peur au ventre, de l’avidité des passeurs, et du
soulagement teint de mélancolie une fois traversé la frontière. Ils se
rappellent aussi l’angoisse du renvoi, les démarches pour un permis et
l’espoir de rentrer un jour chez eux.

Les aspirants se taisent. Ils découvrent des bribes d’humanité à peine
soupçonnées, entrevues à l’arrière-plan d’un reportage à la télé ou
entre les lignes d’un fait divers. Ils remercient «ces gens», enfin des
hommes avec un nom et un passé, quand ils quittent la pénombre du
carnotzet. Dehors, on respire à nouveau, la tension s’estompe sous le
soleil de midi.

Du tir à la connaissance des ethnies

L’instructeur en charge du groupe évoque sa formation, bien plus
sommaire. A l’époque, au début des années quatre-vingt, le métier
s’apprenait plutôt en service après quelques heures de cours.
L’expérience remplaçait les leçons d’éthique et de psychologie. Or,
l’école régionale, inaugurée officiellement cette année mais active
depuis 2000, veut fournir aux élèves une boîte à outil performante.
Face à l’opinion publique, aux médias et aux d’intérêts contradictoires
des groupes de pression, qui demandent davantage de répression ou
dénoncent les abus policiers, projetés dans des situations complexes où
victime et coupable se confondent parfois, confrontés quotidiennement
aux étrangers du monde entier qui vivent en Suisse, précision au tir,
réflexes et bon sens deviennent insuffisants. Désormais droits de
l’homme, déontologie, prévention, gestion de conflits, connaissance des
religions relaient l’enseignement traditionnel, entre maintien de
l’ordre et accidents de la route.

Pour ce faire, l’ERAP multiplie les ateliers d’entraînement
psychologique, sociologique, sinon anthropologique. A l’image de
Bâle-Ville, mais aussi du Tessin et de la ville de Lausanne, l’école
engage des intervenants extérieurs qui défrichent des domaines aussi
complexes et sensibles que les violences conjugales ou les minorités
ethniques. Malgré un budget modeste, le catalogue s’étoffe, grâce
également à la disponibilité d’associations et organisations friandes
d’un tête-à-tête dépassionné avec les futurs gendarmes.

Communiquer à ne pas se comprendre

L’après midi, Kaïs Fguir, formateur tunisien de l’OSAR, se transforme
en Mohamed, musulman pratiquant, convoqué au poste pour tapage
dominical. Il est en retard. Une policière l’accueille, il lui refuse
la main. Puis l’échange se poursuit entre malentendus, incompréhensions
et agacements réciproques, à peine voilés. Les camarades fulminent, à
voix basse. Ils déplorent la passivité de la collègue. Le jeu de rôle
se termine quand Mohamed demande la présence d’un policier de sexe
masculin.

Auparavant, Jean-Daniel Müller avait brossé quelques grandes notions
autour de la communication et de l’échange interculturel afin de
baliser précisément la nature et les objectifs de la mise en scène. Car
il souhaite absolument éviter l’amalgame avec l’actualité. Le travail
de l’OSAR vise le long terme, il a une portée plus générale. Il s’agit
surtout d’encourager les participants à saisir la relativité culturelle
des comportements, les siens et ceux des autres. Sans justifier tout
égarement ou dépénaliser tout acte illégal, les forces de l’ordre
doivent échapper aux stéréotypes et aux lieux communs – au délit de
faciès – qui parasitent leur action.

Dans la discussion qui suit, les réticences, les résistances des jeunes
policiers émergent parfois sans détour. Ils regrettent la tolérance,
excessive à leurs yeux, à l’égard des pratiques étrangères aux us et
coutumes suisses. Ils exigent que les nouveaux venus s’adaptent aux
règles en vigueur, tout comme les femmes occidentales obligées de
porter le voile dans les pays régis par la loi islamique. Le
face-à-face entre les aspirants et l’équipe de l’OSAR s’emballe au
risque de dériver vers l’affrontement direct. Heureusement, les acteurs
gardent toujours la distance nécessaire avec les personnages. Ils
écartent habilement les pièges, bottent en touche s’il le faut et
s’interdisent tout jugement. Ils ont un mandat et ils s’y tiennent :
semer le doute dans les convictions des aspirants et stimuler leur
conscience de la diversité, qui prétend trop souvent à la vérité au
mépris d’autrui. Ainsi la ponctualité n’est qu’un arrangement parmi
d’autres qui gouverne les relations entre les individus et non pas une
valeur universelle, frappée d’évidence horlogère.   

md

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/9218
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/9218 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne
Les commentaires sont fermés.

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP