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IKEA : A la cour du meuble

Une
fois quittées plages et montagnes, les vacanciers métamorphosés en
consommateurs courent les allées du paradis mobilier suédois.

icone auteur icone calendrier 25 août 2006 icone PDF DP 

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Ventre en main, la future mère cède à la fatigue du shopping. Le mari
caresse le bois contreplaqué d’une armoire, tripote une poignée,
gribouille codes et mensurations sur un calepin. En silence, étrangers,
malgré le flot des visiteurs lancé sur le parcours fléché, ils foulent
déjà l’ameublement de leur maison. Lundi 14 août, Aubonne, IKEA, bleu
sur jaune, avale une foule heureuse d’être là et de consommer
insouciante, catalogue sous le bras (tiré à 160 millions d’exemplaires
en 25 langues). Comme les parents de Kevin et Elisabeth, oubliés à la
garderie. Lieu mythique désormais, assiégé par des enfants rouge
d’envie et de chaud ; but hebdomadaire de mamans esseulées en 4 x 4
pendant les vacances. On y organise des fêtes d’anniversaire aux ordres
de Fifi Brindacier.

Vingt-six mille mètres carrés, cinq stades de football, se serrent dans
un cube de tôle, accoudé à l’autoroute, qui aligne 9 500 articles
façonnés par la fantaisie scandinave qui pond à la chaîne abat-jour et
portemanteaux. Le parking à trois étages tourne au ralenti, complet. La
file des voitures attend devant la gare de train et l’arrêt de bus,
vides. Les bibliothèques Billy voyagent mieux en auto. Oncles et tantes
se poussent vers l’entrée où un couple adolescent s’embrasse de toutes
ses forces. Deux jeunes filles montent la garde, elles attendent papa
et maman partis à la chasse d’un tapis pour le chalet. Il faut passer
aux toilettes avant d’entamer le jeu de piste. Avant de mater, palper,
emporter la marchandise disséminée sur le chemin. Jusqu’aux caisses.

Entre ceux qui font les morts dans un canapé en cuir et les ménagères
tapies au fonds d’une cuisine thermo-écologique, le peuple du mobilier
à bas prix avance et s’éparpille aux quatre coins du labyrinthe. Il y a
des cachettes pour tous. Une cave secrète où malmener une étagère. Une
chambre ombragée pour un tête-à-tête furtif. Un bureau aparté promis
aux décideurs à venir. Miraculeusement, des espaces vides, abandonnés,
résistent à l’occupation. Des îlots insensés, en jachère, qui échappent
au paradis domestique, garage vide ou aire en attente d’une nouvelle
affectation.

Un frémissement léger accompagne les flâneurs : c’est le mélange des
voix et des pas en sourdine. Il ressemble au son d’un acouphène
omniprésent. Seules les annonces des promotions dérangent le badinage
discret. Et la dégustation du meilleur saumon fumé de la Côte.

Le royaume du libre-service encolonne ses nefs profanes. Tous les
meubles gisent démontés et emballés sur des catafalques livrés à la
furie tranquille des acheteurs. Ils explorent solitaires les
silhouettes en carton. Ils identifient leur bien. Ils l’attrapent. Ils
auront trois mois pour le regretter, passé ce délai, c’est vendu pour
toujours. Parfois, ils reviennent déçus. L’objet convoité fait défaut.
Malgré les flux tendus, le stock online, la simplicité enfantine du
réseau de production-distribution, le tabouret de bar Bosse à 39.95 est
introuvable, succès oblige.

Partout s’affairent des femmes et des hommes en jaune. Les salariés
d’IKEA (quelques centaines à Aubonne, 90 000 par le monde) surveillent
la fourmilière. Ils canalisent le va-et-vient. Ils multiplient les
conseils, interrogent les ordinateurs, rangent, approvisionnent les
rayons. Ils chuchotent, complices. Ils se déplacent rapidement, suivant
des itinéraires réservés. Ils disparaissent et réapparaissent, maîtres
des coulisses. Au service des clients. Car rien ne doit entraver la
promenade, les emplettes. Les chalands circulent fluides de l’entrée à
la sortie pour le bonheur d’un chiffre d’affaires astronomique,
toujours en hausse.

Il arrive cependant que la belle mécanique bute contre les queues aux
caisses. Alors on en rajoute et on accélère les cadences. Code barre,
laser, carte de crédit, ticket, au revoir. Et ainsi de suite, des
milliers de fois. Le vacarme efface le bruissement de tout à l’heure.
Les chariots s’entrechoquent, les enfants pleurent, un garçon dort sur
l’emballage d’une table de jardin, quelqu’un s’énerve et on a de la
peine à rassembler le groupe d’handicapés en balade dans les allées du
rez-de-chaussée. Un peu glauque à la lumière des néons.

Un caddy s’échappe de la foule. Il roule dehors avec ses trésors. Sains
et saufs. Prêts pour le montage, mode d’emploi à la
main.   

md

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