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Récit : La promenade à Berne

Nous
publions un extrait du récit d’Alberto Nessi, paru dans un recueil de
textes et de photos consacrés au Parlement
. Le narrateur, tessinois,
visite Berne et assiste à deux séances du Parlement.

En flânant à travers la ville, je pense à ma première journée passée au
contact du «pouvoir suprême de la Confédération». C’est étrange. J’ai
ressenti la même sensation, mêlée de crainte et d’envie de me cacher,
qu’au service militaire, lorsque le désir «suprême» était celui de se
planquer. Cette sensation a été interrompue par quelques éclairs de
passion politique, par exemple lorsque la socialiste a qualifié de
lâche cette silhouette noire qui voulait épargner sur le dos des
étrangers. Bien dit, l’amie ! Et à ce moment-là, j’ai vu le visage du
peuple derrière les discours des parlementaires. J’ai vu le Tamoul, le
Roumain, le Portugais et, tout à coup, je me suis aperçu que leurs
visages avaient les mêmes traits que le mien. Ils me ressemblaient. La
même crainte et la même envie de se cacher. L’homme vêtu de noir était
parvenu à produire cette mutation génétique : j’étais ce peuple. Et
j’ai aussi pensé à ma fille étudiante, qui est en train de faire une
recherche sur les femmes immigrées analphabètes à Genève. J’ai pensé à
mon ami Guru, qui est ouvrier dans l’horlogerie à Coldrerio. J’ai pensé
à Fabio, qui s’est enfui du Kosovo. J’ai pensé à Ali, le dissident
iranien qui m’a aidé à faire mon jardin. Et ce doit être pour cela
qu’un dogue vêtu d’une chemise bleue s’est jeté sur moi lorsque, à la
fin de la séance, je m’en allais du mauvais côté, avec ma petite
étiquette sagement accrochée à ma chemise : parce que j’étais devenu un
étranger.

Je retrouve le peuple dans la salle du Conseil des États. Il est vêtu
de couleurs vives, avec de grands chapeaux et des pantalons qui
s’arrêtent au genou ; il est surveillé par un garde portant un
couvre-chef du xviiie siècle et précédé par un sonneur de cor habillé
de blanc et de rouge. Il y a des femmes mais, comme les enfants et les
petits chiens, elles restent en marge (elles y resteront jusqu’en
1971). Le peuple de la fresque ornant la paroi de la salle est celui
d’une Landsgemeinde, telle que le peintre se l’imagine plus d’un siècle
avant son époque. On retrouve donc, ici encore, un symbole passéiste
qui mythifie la démocratie directe. Il me rappelle, par antithèse, un
fameux tableau de foule conservé au Musée d’Orsay, à Paris :
L’Enterrement à Ornans, de Courbet. Mais, alors que dans cette œuvre-là
le maître du réalisme représente la réalité de son temps dans toute sa
dureté, ici notre brave peintre fédéral a imaginé une scène de
spectacle folklorique, comme il l’avait déjà fait dans une verrière de
l’entrée, en donnant une vue idéalisée de l’industrie textile. À Berne,
on se lève tôt. La séance commence à huit heures du matin («Le Suisse
se lève tôt, mais se réveille tard…», comme semble l’avoir dit Denis de
Rougemont), ici, dans la salle de la Chambre haute. Cette salle a une
allure intime, familièrement cossue : des dentelles de Saint-Gall aux
fenêtres et des caissons de chêne au plafond. Et tout ce bon bois
suisse qui évoque les chalets de nos montagnes ! Ici, pour voter, on
lève la main, comme au bon vieux temps. Comme au Conseil communal dans
un village. Et on prend la parole en restant assis à sa place, sans
toute une mise en scène.

Dans la salle de la Chambre basse par contre, c’est une tout autre
musique. On parade devant le décor de théâtre qui occupe toute la
paroi, derrière l’estrade présidentielle : des petits nuages blancs
flottent au-dessus du berceau de la Confédération, au-dessus d’un Lac
des Quatre-Cantons du bleu le plus profond, au-dessus du royaume pur de
l’«homo alpinus». Une femme nue, camouflée derrière les nuages, tient
dans sa main un fragile rameau d’olivier. La voix de Madame Bernasconi,
qui est en train de parler de la haute surveillance sur les nouvelles
lignes ferroviaires à travers les Alpes, devient un bruit de fond dans
la salle, bercée à son tour par le bruit de fond du va-et-vient de ses
collègues, qui feuillettent les journaux du matin et mènent leurs
affaires.

Maintenant, celui qui parle a une queue-de-rat. On dirait Fiorello. Il
présente le rapport de majorité sur l’initiative populaire pour des
aliments produits sans manipulations génétiques. Puis un représentant
des paysans opposé aux manipulations monte sur le ring et montre une
pomme de terre à ses collègues. Dans sa réponse, Fiorello réplique avec
une carotte.

Et voici le vrai boxeur, mais ce n’est pas un parlementaire. Ce n’est
pas non plus un conseiller fédéral. C’est l’huissier. Ou, plus
précisément, l’aide-huissier Fritz Chervet. Il a eu une enfance très
pauvre et un mauvais instituteur ; il a fait tous les métiers – depuis
celui de menuisier à celui de chauffeur de corbillard – et puis, pour
se refaire, il s’est mis à la boxe. Poids mouche, moins de
quarante-huit kilos. Un des meilleurs boxeurs professionnels suisses de
tous les temps. Très maigre, il passe maintenant entre les
parlementaires avec légèreté et souplesse. Léger comme une libellule.
Il marche sur la pointe des pieds, on dirait qu’il danse. Il tient dans
ses mains les papiers qu’il doit distribuer. Car ici, il y a beaucoup
de papier : près d’un kilo par jour. Qui sait s’il vote à gauche, le
bon Fritzli, qui a grandi avec ses quatre frères dans le quartier
prolétaire de Ausserholligen ? Ou bien peut-être vote-t-il comme les
mineurs italiens de la société Alptransit, dont j’ai fait la
connaissance récemment, sur le chantier de Bodio, qui
s’enthousiasmaient pour l’«Alliance nationale» ?

Alberto Nessi

Note biographique

Alberto Nessi est né à Mendrisio en 1940. Il a fait ses études à
l’Ecole normale de Locarno et à l’Université de Fribourg. Il se
consacre aujourd’hui entièrement à l’écriture et vit à Bruzella. Auteur
de cinq recueils de poèmes et de quatre ouvrages en prose, il a
également publié une anthologie de textes et de témoignages sur la
Suisse italienne et écrit plusieurs livres en collaboration avec des
artistes. Nombre de ses ouvrages ont été traduits en allemand et en
français. Il collabore de temps à autre à divers journaux et
périodiques.

Photo: Edouard Rieben

DOMAINE PUBLIC

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