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Exposition : L’art tue la politique

icone auteur icone calendrier 23 juin 2006 icone PDF DP 

Thématiques

Un
mur de députés, dessinés sur des feuillets, écoute les discours du 1er
août orchestrés sous les photos des partis en assemblée. On a un décor,
une scène et un public, voilà le spectacle. Le dispositif s’appelle
Kongress et s’expose à la Galerie Basta de Lausanne jusqu’au 15
juillet. Il a été réalisé par Nicolas Savary et Tilo Steireif. Un
ethnologue, Grégoire Mayor, donne le ton à la fois allégorique et
scientifique du travail plastique et balise les pistes suivies par les
deux artistes. Et c’est bien une approche désenchantée, chère aux
anthropologues, étrangers en terre inconnue afin de dévoiler
l’inconscient très concret des peuples et des cultures lointains, qui
anime l’entreprise. Il fallait précisément se mettre dans la peau d’un
chercheur venu d’ailleurs qui regarde d’un œil neuf, sinon naïf, les
politiciens et leur environnement. Car il faut résister à la mise en
scène officielle, en onde tous les jours sur les médias du pays. Si la
politique concerne la médiation et la représentation, alors on est en
droit de la retourner sur elle-même, de la pasticher, de la provoquer
pour troubler son omniprésence à la fois encombrante et
incompréhensible.

Le spectacle
La fête nationale lâche ses mots, volés aux orateurs officiels, répétés
et alignés par les artistes dans une enveloppe sonore qui en accentue
la vanité et l’insupportable nécessité : parler comble les vides et
consomme les lieux communs. Le rappel d’une histoire exemplaire
rapproche l’épopée légendaire des trois Suisses des masses urbanisées
d’aujourd’hui, passablement multicolores, comme l’enseigne l’équipe
nationale de football. Dans un écrin de bois, pareil à deux ailes
figées ou à un skate-park stylisé, les haut-parleurs crachent sans
remords la logorrhée intarissable entre l’amour des racines et
l’attente de l’avenir.
Sur le fond apparaissent les coulisses des réunions, séminaires,
rencontres qui rythment jusqu’à l’épuisement la vie publique des élus
et des militants. C’est la partie délaissée, ignorée de la scénographie
montrée aux médias. Les photographies exhibent pudiquement les
préparatifs ou les rangements, l’arrivée ou le départ, l’attente ou la
détente. Elles montent le film toussotant, cliché après cliché, d’un
monde parallèle au service des vedettes. Tous les partis y passent.
Rien ne semble faire la différence. De droite à gauche l’éternelle
routine des débats et des confrontations efface tout espoir d’une
illumination, d’une vision.
En face se figent les membres des Chambres au complet, bien ordonnés.
Les dessins, tirés des portraits empilés sur le site Internet du
parlement, profanent les vivants. Les visages noircis dévoilent leur
matrice, l’ADN cadavérique du pouvoir qui dévore chair et os. Le mur
rappelle tour à tour le cimetière, le mur des lamentations, la paroi de
téléviseurs dans les vitrines des magasins. Toujours des images de
morts.
Les artistes ethnographes cessent imperceptiblement de remplir leur
carnet de notes, abandonnent leur mission, compriment la distance qui
les séparait de leurs sujets pour célébrer un enterrement de première
classe : le congrès tourne à l’oraison funèbre. La politique se meurt.
L’art s’échappe. Reste le chant consommé de la parole insensée,
inutilisable : sourde et muette.    
md


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