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Chronique d’altitude : La route sous la neige

A
l’approche de l’été, les grands cols alpins s’ouvrent au trafic
routier. Le Grand-Saint-Bernard fait aussi sa toilette. Au sommet les
chanoines attendent les passants depuis bientôt mille ans.

Après une longue galerie, où le froid et l’eau décapent la chaussée, la
route se divise en deux : d’un côté, elle s’enfonce dans la roche vers
le val d’Aoste, de l’autre, elle s’étire jusqu’au col du
Grand-Saint-Bernard. Pour en arriver là, il a fallu remonter le val
d’Entremont. Et courir sur une voie rapide où voitures, motos et
camions s’élancent pour traverser le tunnel routier, près de six
kilomètres payants, ouverts en 1964,  qui expédient marchandises
et vacanciers pressés en dessous des chanoines et des chiens en
équilibre à 2473 mètres d’altitude.

La via Francigena, qui relie Canterbury, en Angleterre, à Rome passe
par le col. Les pèlerins s’échinaient sur les parois qui barrent le
passage en direction de l’hospice, bâti au Moyen Age et confié à
l’évêque de Sion. 500ème anniversaire oblige, une patrouille de gardes
suisses a sillonné les 1 700 kilomètres de l’itinéraire, désormais
patrimoine européen réservé aux marcheurs et aux vélos. Le sacré se
convertit au profane, tandis que la vieille piste romaine défile
invisible dans le fond de la vallée, sur les rives du lac de Toules et
son barrage, à l’abri des touristes distraits.

Napoléon traverse les Alpes

A la sortie de Martigny, cité romaine, cité de la fondation Gianadda,
cité battue par les courants, lovée dans une courbe parabolique qui
plie le Valais en deux, le col est encore une chimère. Il se confond
avec les souvenirs scolaires d’Hannibal, de César et de Napoléon. Pour
l’heure, la Drance coule à grandes enjambées et le chemin de fer, le
Saint-Bernard-Express, va-et-vient de la plaine à Orsières, en passant
par Sembrancher, où s’enroule le val de Bagnes, otage de Verbier et de
son supermarché du ski.

Il faut quitter la petite bourgade aux pieds du val Ferret, de Champex
sur les rives d’un lac à pédalos. Il faut oublier les ours disparus,
Charlemagne qui fit construire une vigie pour garder le pont sur la
Drance, la peste de 1349 et le clocher choyé comme une relique. Il faut
remonter la pente sous un soleil de juin. Direction le ciel.

La route rejoint Liddes à la manière d’un toboggan volant, deux beaux
virages suspendus dans le vide éloignent définitivement zones
industrielles et zones villas. La montagne commence. A Bourg-St-Pierre,
on retrouve Napoléon, mai 1800, flanqué d’une armée de quarante mille
hommes en marche pour porter secours à Massena, piégé par les
Autrichiens à Gênes. Deux cents habitants y vivent encore. Et ils se
souviennent du repas du Premier consul à l’Auberge de la colonne
militaire, devenue depuis l’Hôtel du déjeuner de Napoléon Ier. Dont la
mairie expose fièrement la lettre promettant dédommagements et
réparations à la commune pour son aide. Dette honorée par le
gouvernement français en 1984 via une médaille représentant le futur
empereur. Ensuite, il attaque les rampes à dos d’âne ou à cheval d’un
bel étalon, de David à Delaroche, les peintres hésitent.

Toucher le ciel

La route du col s’élève abruptement. Le tunnel se laisse à peine
deviner, puis disparaît. Le macadam est gris, anémique, après six mois
passés sous la neige, seize mètres cette année contre vingt-quatre il y
a deux ans. Maintenant elle fond et ruisselle à toute allure. Plus de
voitures, plus de poids lourds. Seuls quelques motards usent bielles et
pistons sur l’asphalte cabossé. La ligne de goudron zigzague au milieu
d’un paysage de granit aveugle et d’herbes brunâtres. Le vent
s’engouffre dans le couloir étroit qui s’ouvre sur le col. L’hospice
borde la route. Un pont arqué l’accroche à la bâtisse d’en face, hôtel,
restaurant, chenil pour les saint-bernard et musée à la fois. L’espace
vaut cher, alors on l’exploite méthodiquement. Le lac réchauffe petit à
petit ses gelures. La frontière vient d’ouvrir. Les fraiseuses ont
déblayé pendant une semaine, redessinant le chemin effacé par la
mauvaise saison. Les douaniers vacillent à l’horizon, ils sont des
ombres noires dans un écrin de diamants. Deux ouvriers vissent un
paravent sur la terrasse d’un café. L’été démarre avec son lot de
badauds et de bières fraîches. Ils demandent aux clients de quel côté
ils arrivent. Ils tiennent une comptabilité spontanée des passages au
sommet. Ivres d’air raréfié, noyés dans le ciel.

L’écologie de l’esprit

Vers 1050, Saint-Bernard d’Aoste, archidiacre de la ville, apitoyé par
les voyageurs terrorisés et détroussés descendant du col, fonde
l’hospice à sa gloire afin d’offrir gîte et protection aux malheureux.
La tradition se poursuit de nos jours,  via une cinquantaine de
chanoines disciples de saint Augustin, congrégation qui tient également
l’hospice du Simplon.

Mais il faut s’y rendre à pied ou à vélo, les motorisés, eux, dorment à
l’auberge. L’effort physique mérite silence et recueillement.
Agrémentés d’une large palette d’activités sportivo-ecclésiastiques qui
conjuguent les soins de l’âme aux loisirs, pour le bonheur d’une
retraite à l’écart du monde d’en bas, tandis qu’un site Internet assure
le marketing, même l’hiver.

Dehors les chiens aboient. Sauveteurs et phénomènes de foire, ils ont
échappé au déménagement grâce à la Fondation Barry – du nom de
l’ancêtre légendaire qui vécut entre 1800 et 1814 sauvant des dizaines
de personnes. Car la confrérie ne pouvait plus les entretenir. En dépit
du Saint-Esprit.   

md

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