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Football : Match nul

Suisse
– Italie pour la 56ème fois. Le 31 mai 2006, les supporters marchent
sur le stade de Genève. Indigènes, confédérés, permis C et secondos
jouent leur partie, sans vainqueurs ni vaincus.

icone auteur icone calendrier 9 juin 2006 icone PDF DP 

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La pelouse est trop verte. Elle vacille au fonds du cratère en béton
tapissé de tifosi. Ils arrivent par grappes. Le stade de Genève flotte
à l’ombre du soleil. La poussière grise du ciment dégrossi vole encore
ici et là, depuis 2003. L’année de l’inauguration, presque clandestine.
Le complexe – une citadelle mêlant sport, commerce et détente – porte
les marques d’une bagarre infinie. Faute d’argent, otages du mariage
bâclé entre public et privé, étouffés par les ambitions de personnages
fantasques ou irresponsables, les bâtiments semblent inachevés, en
suspens. La fondation, qui en a repris la gestion, dispose de trois ans
pour payer les créanciers. Un dernier sursis avant la faillite. Car les
citoyens ont refusé en 2005 une rallonge de 2,5 millions de francs,
tandis que personne ne veut financer seul les dettes et la fin des
travaux. Même si Jelmoli, investisseur clé du projet – le plus
important de ces trente dernières années pour le groupe zurichois – se
tâte toujours. Pour le reste, Servette, l’équipe de la ville, se
morfond dans les ligues inférieures, et Jonny Halliday ne chantera plus
à la Praille, victime des normes de sécurité. Voilà pourquoi on
démarche les fédérations étrangères en quête de terrains pour les
matches de préparation à la Coupe du monde imminente.

Avant de passer les contrôles

Alors on marche vers Suisse – Italie, rencontre amicale destinée à
chauffer les footballeurs sur la route de l’Allemagne. Les trains
navette se vident loin du stade, l’arrêt prévu à quelques pas de
l’enceinte souffre du voisinage de la gare marchandise où transitent
fruits, légumes, essence, substances chimiques et autres produits à
risque. Impossible d’accueillir des milliers des personnes au milieu du
va-et-vient des convois. L’aménagement promis tarde à venir. Alors on
marche. D’un côté, les rails, de l’autre une bretelle d’autoroute. Le
désastre urbain disparaît à peine au passage de la longue procession de
fans, encadrés, surveillés par des policiers antiémeute prêts au corps
à corps, ni plus ni moins que les joueurs bleus et rouges qui
quadrillent déjà le rectangle de jeu.

Ensuite on zigzague pris à la gorge par les voitures qui s’entassent
dans un parking ultramoderne, souterrain et aérien, avec toboggans et
voyants lumineux digne d’un Luna-Park. La transhumance s’émaille de
cris et coups de klaxon. Il y a les pères avec les fils, mais aussi
beaucoup de filles. Peu de mères. La troupe avance en silence jusqu’au
seuil de la soucoupe plantée sur l’esplanade d’asphalte, hérissée de
barrières. Il faut canaliser la circulation, répartir la masse des
spectateurs vers les entrées en ordre alphabétique, fouiller sacs et
poches, dépister les hooligans.

Dans l’antichambre qui serre aux flancs le stade, on se métamorphose
définitivement en supporter. Deux filles s’échappent des toilettes
parées de robes rouges à croix blanche. Un groupe de garçons découvre
les maillots azurs cachés sous les blousons. Les enfants gonflent leurs
joues grimées. Les habitués courent les buvettes.

Les nations sur la touche

L’arène gronde d’une foule multicolore, multinationale, multilatérale.
Un siècle de migrations par-dessus les Alpes a brassé passeports,
coutumes et passions. Naturalisés, secondos, permis C, confédérés et
indigènes désavouent les deux équipes face à face sur le terrain,
Suisses d’un côté et Italiens de l’autre. Comme ce fan qui hurle «forza
Svizzera» ou cette famille qui répète à l’envi «allez l’Italie». Dans
les tribunes, il n’y a pas deux camps séparés, chacun enfermé dans son
enclos. Il n’y a pas deux nations, mais une accolade de métis, excités
par leur nombre bien plus que par l’adversaire. Le match s’efface,
prétexte un peu démodé – par ailleurs hors de prix et surmédiatisé –
pour faire la fête, se défouler, boire beaucoup, parfois vandaliser,
dans une farandole sans vainqueurs ni vaincus. Match nul. C’est le
résultat final.

La cuvette se vide d’un coup. Les pèlerins reprennent la route,
quittent la cathédrale déchue, battue par la bise et les déchets. Les
éboueurs travaillent déjà, ils nagent dans les gaz des
bouchons.   

md

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