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Littérature : Lukas Bärfuss : On ne peut pas voir le cœur d’un homme

A
l’occasion de la sortie en français de Les hommes morts, le premier
roman du dramaturge alémanique, nous publions une recension éditée par Culturactif.ch, le site internet trilingue au service de la création et des échanges littéraires en Suisse.

Le narrateur possède la plus grande librairie du pays, il a tout pour
être heureux, et pendant des années il l’a été. Puis, ce qui compose ce
bonheur – famille parfaite, employée dévouée, chien fidèle – devient un
poids pour lui.

Fuyant cette vie «idéale», il est pris dans la roue d’un destin qui
hésite à faire de lui un assassin. Ainsi, lorsqu’il part en randonnée
avec David, le petit ami de sa fille, ce dernier meurt dans des
circonstances peu claires. Personne ne cherche ou ne tient à accuser le
narrateur, qui retourne à sa vie d’avant, le corps plein de mensonges
formant comme une cuirasse autour de son âme.

«Je quittai la librairie plus tôt que d’habitude». Cet incipit lance la
narration, lui imprime sa vitesse (fuite), son mouvement (déviation).
L’univers irréprochable, sans défaut dans lequel vit le narrateur lui
donne la nausée. Symbole ou symptôme de ce rejet, il pense que la
nourriture va le salir, l’affaiblir. Ce qui l’a nourri jusque-là lui
semble dangereux, tel l’amour de son épouse Danielle. Les qualités qui
lui rendaient cette femme désirable lui répugnent maintenant. Il ne
voit plus qu’une «pose facile» dans le «grand amour» qu’elle a pour
lui. Mais qui joue dans cette histoire ?

Ce monsieur est pris en étau entre les morts (les hommes) et les
vivants (les femmes). Son père repose au cimetière, son (seul ?) ami va
être enterré et l’amoureux de sa fille également. Les hommes
disparaissent et les femmes prennent racine autour de lui : elles sont
admirables, inquiétantes, voraces, à l’instar de sa mère, dame de fer à
l’appétit et à la froideur inhumains. Le fils marche-t-il sur les
traces maternelles en se montrant si imperméable au malheur ? A
l’enterrement de David, on frémit en lisant : «ce jeune homme doit
avoir été quelque chose d’important pour eux, s’ils se mettent dans
tous ces frais». Le narrateur n’a pas pété les plombs, il a plutôt
débranché la prise des émotions.

Il ne veut plus être en relation, ni avec l’extérieur ni avec son monde
intérieur, comme si chaque lien était un barreau de cette prison dorée
dont il tente de s’évader. Et paradoxalement, il espère gagner sa
liberté en étant accusé du meurtre de David. En vain. Il ne sera pas
condamné et continuera à osciller entre indifférence et dégoût,
stupeur. En somme, dans sa dérive, il a (seulement) perdu l’amour, ce
qui ne devrait pas l’affoler puisqu’il pense que «l’amour ne joue aucun
rôle».

 «On ne peut pas voir le cœur d’un homme». Lukas Bärfuss
ne juge ni n’excuse, et donne une dimension tragique à son héros
velléitaire. Ce roman a une sobriété électrisante, une force
singulière. Sans psychologie, mais plein d’acuité, il peut être
rapproché de L’étranger de Camus. Lors de la parution allemande en
2002, Beat Mazenauer,
critique littéraire lucernois, nuançait ce rapprochement en soulignant
que le narrateur de Bärfuss n’est pas – à l’instar de Meursault –
fondamentalement étranger au monde : il est un bourgeois dont
l’indifférence procède du mimétisme littéraire. Et son dégoût serait un
masque qui cache tout au plus de l’intransigeance.

En somme, cet homme n’a pour frère ni Meursault ni Roquentin, cet autre
héros existentialiste célèbre de La Nausée de Sartre. Il est dans l’air
du temps, pas très engagé ni très présent.   

Sur Lukas Bärfuss

Né en Suisse allemande en 1971, Lukas Bärfuss est dramaturge.

Meienbergs Tod ; Die sexuellen Neurosen unserer Eltern ; Der Bus : Stücke, Wallstein, 2005.

Die toten Männer : Novelle, Suhrkamp, 2002. Traduction française : Les hommes morts, Editions Mercure de France, 2006.

Stories, Ill. von Günz, Lindwurm, 1996.

Les Névroses sexuelles de nos parents, traduit de l’allemand par Bruno
Bayen / L’Amour en quatre tableaux, traduit de l’allemand par Sandrine
Fabbri, L’Arche Editeur, 2006.

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