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Lectures : L’art, insuffisant mais nécessaire

La
lancinante question de la légitimité de l’activité artistique face à la
mort, celle, fictive, d’une proche pour Rose-Marie Pagnard, celle,
historique, qui frappe à Bagdad pour Elisabeth Horem, hante tous les
créateurs. La poser, c’est y répondre ?

Les belles images

Le peintre Isaac Wunderlich et sa femme Hewa ont perdu leur fille
unique Mirjam, tuée par un chauffard inconnu. Dès lors, leur maison est
sous le coup de l’Interdiction : plus personne n’y est admis et le
couple ne se montre plus. Pis encore, il semble qu’Isaac ne peigne
plus. Le chagrin a tué son art, et l’aile de la Folie plane sur la tête
de Hewa.

Le roman de Rose-Marie Pagnard, contre toute attente, est un livre
heureux. Car une fois posée la problématique du pouvoir ou de
l’impuissance de l’art face à la mort, il la dépasse aussitôt pour
narrer la sortie du deuil de l’artiste et la reconquête de son
expression artistique intacte, grâce à l’intervention d’un autre
artiste, écrivain celui-là, et par le truchement d’un travail «
social», brosser les décors de la prochaine fête des clubs d’amateurs
de Bergue, le village de Wunderlich. Le thème général du spectacle est
un des mots-clés de l’art : l’illusion. Par un habile trompe-l’œil,
Wunderlich donne l’illusion d’une suite vertigineuse de pièces qui
prolonge la scène et mystifie les spectateurs.

Il n’est pas indifférent que le peintre recouvre ses pouvoirs
d’enchanteur d’images par le biais d’une collaboration avec des
amateurs ; le roman met ainsi en place un couple apparemment
antithétique : le professionnalisme face à l’amateurisme dans l’art,
l’un et l’autre s’épaulant pour ajouter un peu de beauté aux choses de
la vie. Un autre couple existe très fort dans le livre, c’est celui du
peintre et de l’écrivain : «Si je savais écrire, je peindrais, oui,
j’arriverais à peindre tout ce qui résiste à l’art du peintre, le feu,
la glace, le vent… la stupeur et l’absence, Ambauen, l’absence !» dit
Isaac (p.17). Parfois l’écriture peut suppléer aux manques de la
peinture, Ambauen est écrivain, et Rose-Marie Pagnard partage la vie
d’un peintre.

Si ce roman, malgré sa trame de départ, est un livre heureux, c’est
aussi que la cocasserie et l’humour, la drôlerie des situations et
celle de certains personnages, allègent la souffrance et provoquent le
sourire, voire le rire. Pour ma part, j’ai dégusté la scène dans
l’atelier où Ambauen, empêtré dans son long manteau, s’étale sur le dos
et, de ce point de vue inédit, parvient en un éclair à s’approcher de
la réalité du tableau qu’il contemple. Et j’aime ces clins d’œil de
l’auteure dans le choix des noms de ses personnages :
Wunderlich/wunderling l’étrange, le singulier montreur d’images,
Ambauen/bauen le reconstructeur de l’univers du peintre.

La vie et la mort (fragments)

Le livre d’Elisabeth Horem est en lui-même la réponse à la question
posée au début : que faire quand on est, comme elle, une écrivaine,
confinée dans une maison en périphérie d’une ville en état de siège et
confrontée chaque jour à la violence et à la mort ? Écrire bien sûr,
tenter de mettre un peu de l’ordre de l’art dans le grand désordre de
la vie. Cette tentative révèle la confiance de l’artiste dans le
pouvoir de l’écriture. Mais elle ne choisit pas la fiction, qui lui
semblerait trahir, par l’illusion qu’elle véhicule, la gravité du
sujet. Elle choisit le témoignage, les «choses vues» par une femme sans
nom, qu’elle nomme «elle», et fragmente son récit comme la seule
manière de présenter une réalité elle aussi fragmentaire, éclatée, à
l’image des shrapnels, ces redoutables et mortels éclats. C’est aussi
ce qui fait la force de ce livre.

Les mots-clés sont ici emprisonnement, danger, malaise. Coupée de toute
information extérieure, réduite à ses propres ressources, la narratrice
s’en tient à l’observation en quelque sorte «orpheline» de faits
quotidiens et souvent inexplicables. Bagdad demeure ainsi pour elle
l’Autre, inéluctablement. Et c’est aussi pour lutter contre l’insidieux
désespoir issu de la monotonie des jours, avec leur lot de morts
violentes qui finissent par se banaliser, qu’elle écrit et qu’elle
photographie. Le dernier mot est laissé au jardinier, il ouvre sur un
avenir, celui des plantes, sinon celui des hommes : «Parce que,
voyez-vous, les gens disparaissent, mais les plantes, elles, pendant ce
temps-là, elles continuent à pousser et on aura toujours besoin de
quelqu’un pour s’en occuper»(p.196).

Catherine Dubuis

Rose-Marie Pagnard, Revenez, chères images, revenez, Monaco, Editions du Rocher, 2005.

Elisabeth Horem, Shrapnels, Orbe, Bernard Campiche Editeur, 2005.

Œuvres de Rose-Marie Pagnard

Séduire, dit-elle, nouvelles, L’Aire, 1985.

Sans eux la vie serait un désert, récit, L’Aire, 1988.

La Période Fernandez, roman, Actes Sud, 1988, prix Dentan.

Les Objets de Cécile Brokerhof, roman, L’Aire, 1992.

La Leçon de Judith, récit, L’Aire, 1993 ;

traduction allemande chez Lenos Verlag, 2002 ;

livre de poche L’Aire Bleue, 2005.

Dans la forêt la mort s’amuse, roman, Actes Sud, 1999, prix Schiller.

Figures surexposées, récit, aquarelles de René Myrha, éditions S.J.E., 2003.

Janice Winter, roman, Éditions du Rocher, 2003 ;

collection Poche Points Seuil, 2005.

Une forte cohérence se dégage de l’œuvre de Rose-Marie Pagnard, pour
laquelle le prix Schiller lui a été décerné en 1999 : tous ses livres
se construisent comme de superbes variations sur une thématique
commune, qui est celle de l’art et de ses rapports avec la vie (et la
mort par voie de conséquence). Dans Revenez, chères images, revenez,
(p.114), il est fait allusion au maestro Walter Feierlich, un des
personnages principaux du roman intitulé Dans la forêt la mort s’amuse,
qui se déroule en partie aussi à Bergue, village natal de Feierlich.
C’est le drame intime du musicien déserté par la musique qui est alors
mis en scène.

Articles critiques parus dans la revue Ecriture sur les livres ci-dessus

Séduire, dit-elle, par Anne-Lise Delacrétaz, no 26 ;

La Période Fernandez, par Marc Comina, no 33 ;

Sans eux la vie serait un désert, par Marc Comina, no 33 ;

Les Objets de Cécile Brokerhof, par Catherine Dubuis, no 41 ;

La Leçon de Judith, par Catherine Dubuis, no 45.

Œuvres d’Elisabeth Horem

Le Ring, roman, Yvonand/Orbe, Bernard Campiche Editeur, 1994/2005 ;

collection camPoche no 11 ;

prix Georges Nicole 1994 ;

prix de la Commission de littérature française du Canton de Berne 1994 ;

prix Michel Dentan 1995.

Traduction allemande de Markus Hediger, Der Ring, Basel, Lenos Verlag, 1996, collection CH.

Congo-Océan, roman, Yvonand, Bernard Campiche Editeur, 1996 ;

prix d’encouragement de la Ville de Berne

Le Fil espagnol, roman, Orbe, Bernard Campiche Editeur, 1998.

Le Chant du bosco, roman, Orbe, Bernard Campiche Editeur, 2002.

Articles critiques parus dans la revue Ecriture sur les livres ci-dessus:

Le Ring, par Sylvie Romascano, no 44 ;

Congo-Océan, par Arlette Calantzopoulos, no 49 ;

Le Fil espagnol, par Anne Lavanchy, no 53.

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