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Les colis trient les hommes

Depuis 1999, La Poste a centralisé le tri sur trois
sites, dont celui de Daillens dans le canton de Vaud. Maintenant la
machine tourne à plein régime dans le souvenir d’un temps plus humain.

 Trois terrains de football, souffle mon guide.
La halle grise où gravitent les paquets de Suisse romande occupe deux
hectares d’une parcelle quatre fois plus grande héritée de la Régie
fédérale des alcools. Il y a encore une photo aérienne du site avec
cuves et silos. Entre la Vénoge et le chemin de fer, la montagne russe
dressée par La Poste livre cartons et cartables, sacs et mallettes,
ballots et bagages à un rythme de cent septante mille pièces
journalières.

Optimiser
 Les chaînes de plateaux qui transportent d’une adresse à l’autre
les colis tournent en silence. Sept kilomètres à l’heure, la vitesse
idéale, gage de productivité, pour assurer la cadence des 320 employés.
Car l’automatisation prêche son credo. Fini le tri manuel, ou presque,
car il faut bien pallier aux défaillances des machines, corriger les
distractions des expéditeurs peu enclins à la standardisation et
traiter les objets encombrants. Oubliée aussi l’agitation des trains de
nuit et des ambulants ou la multitude de bureaux éparpillés du Plateau
aux Alpes.
 Les années nonante célèbrent les nouvelles technologies et
réclament des marchés ouverts, des restructurations douloureuses ainsi
qu’une vision revitalisant les grandes régies fédérales. Optimiser,
rentabiliser, rationaliser : ce sont les mots d’ordre qui balisent
cette période, se souvient Rahel Bonny, responsable du centre depuis un
an.
 En 1998, les PTT divorcent, d’un côté La Poste, de l’autre
Swisscom. Envoyer lettres, cartes, marchandises, cadeaux et argent
devient une affaire. On invente des unités spécifiques avec des noms
anglais passe-partout. Postfinance, Postlogistics, Postmail ripostent
aux concurrents qui se pressent au portillon : DHL, DPD et d’autres
encore. Avec lesquels, si nécessaire, on peut s’accorder : pour le
partage annoncé des centres de tri notamment. La doctrine néolibérale à
la mode, la pression des voisins européens, la conjoncture économique
épuisent le monopole d’antan, sans vraiment l’effacer. Le centre de
Daillens, avec ses grands frères de Härkingen et de Frauenfeld, doit
rentabiliser le tri face à des adversaires aguerris, tout en
capitalisant l’héritage d’une entreprise d’Etat. Aujourd’hui Postcolis
contrôle trois quarts du marché et a dégagé en 2004 un bénéfice net de
74 millions de francs.

L’art de s’arranger
Une fois numérisés, photographiés, munis de code-barres, les colis
s’envolent sur les autoroutes du centre, puis atterrissent dans plus de
trois cents glissières correspondant à leurs destinations. Avant de
rejoindre le facteur chargé de les livrer aux clients. Le réseau a été
simplifié, concentré, amaigri. Quelques mandats, comme le transport sur
route, ont été confiés – externalisés – à des entreprises privées,
malgré le blocage des centres de tri en novembre 2004. En même temps,
«on réduit les emplois alors que les débits s’accélèrent aux dépens de
la santé des salariés», regrette Bernard Faillettaz, secrétaire
régional du Syndicat de la communication. Il a fallu six ans pour
atteindre les cibles fixées en 1999 lors de l’inauguration du centre,
un véritable désastre, entre technique défaillante et logistique
impuissante. Les colis, entassés aux quatre coins de la halle qui
sentait encore le vernis, ont été acheminés à la main, par des
auxiliaires engagés à la hâte. D’ailleurs, les fluctuations
saisonnières des envois ou l’essoufflement des achats par
correspondance incitent la direction à flexibiliser l’emploi,
temporaire ou à temps partiel. Une pratique qui plaît certes à une
frange jeune et mobile de travailleurs, mais qui peut aussi gêner la
qualité des prestations, l’attachement à l’entreprise et la formation
du personnel. Prêt à déguerpir à la première occasion.
 Le conflit s’engage alors entre les partisans des résultats et
les défenseurs des travailleurs. La tentation est forte de transformer
les salariés en rouages d’un dispositif performant et compétitif, avec
peu d’égard pour leur bien-être. Aussi grande que l’envie de s’opposer
à tout changement. Mais on trouve toujours un arrangement : une
convention collective exemplaire et des augmentations salariales, avec
la volonté réciproque d’éviter l’affrontement. La Poste est un
employeur responsable et le syndicat sait reconnaître sa bonne volonté.

La machine
Au milieu des grands huit, le vieux et le nouveau coexistent – des
postiers au long cours entourés de nouvelles recrues. L’efficacité
débonnaire des PTT recule face à une culture d’entreprise basée sur la
responsabilité individuelle et la dilution, toute relative certes, du
pouvoir entre les différents échelons de la hiérarchie. Rahel Bonny
croit sincèrement aux vertus de petits groupes qui ménagent leur
travail en fonction des objectifs assignés. Mais la réalité contrarie
les meilleures intentions. Le travail répétitif – déplacer des cartons,
rectifier une adresse, coller des étiquettes, cliquer sur un écran –
sape le moral des plus fragiles. L’attitude parfois autoritaire,
inadéquate, des chefs de groupe attise les ressentiments. La
productivité à tout prix fatigue les corps et les esprits, éliminant
les temps morts qui les soulageaient autrefois. Et la gestion des
ressources humaines se complique quand il faut replacer les vétérans,
au lieu d’embaucher des collaborateurs acquis aux nouvelles méthodes.
Le management doit faire face à la maladie, au va-et-vient grandissants
des employés et aux griefs du syndicat, qui souffre à son tour d’une
certaine désaffection. C’était La Machine racontée par un ancien du
centre (Le Temps du 13 janvier 2005). Un témoignage touchant mais trop
noir, nuance Rahel Bonny. «Vrai à 90%», estime Bernard Faillettaz, qui
s’inquiète du clivage entre les cadres qui dirigent et la main-d’œuvre
sous les tapis roulants.
 Pourtant, la halle ronronne tranquillement. Les paquets montent
et descendent, tombent dans les chariots, attendent le départ. C’est la
routine. L’usine gomme mauvaise humeur, tracas, disputes. Même les
hommes et les femmes au travail deviennent invisibles.

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