Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

La fin de l’impunité: les entreprises face à leur responsabilité

De
la famille aux managers, le capital a coupé ses liens avec la société.
Depuis trente ans cependant, la lutte est vive pour reconquérir leur
contrôle. Des caisses de pensions aux consommateurs, via des fonds
éthiques, la moralisation est en cours.

En deux volets, voici l’histoire de
ce changement et un inventaire des acteurs et des produits qui animent
l’univers des investissements responsables.

Actionnaires – caisses de pension ou petits porteurs – tiers-mondistes,
consommateurs et autres mouvements écologistes défient depuis une
trentaine d’années la toute puissance des grandes sociétés, nationales
ou multinationales, et de leurs managers. Rassemblés sur un front
cosmopolite, hétérogène, fragmenté, ils veulent tous «civiliser
l’argent», selon un slogan lancé par Pain pour le prochain en 2001. Il
ne s’agit pas de dépasser le capitalisme, mais de le domestiquer.

De l’intervention lors des assemblées générales aux campagnes publiques
en passant par le droit international, les parties prenantes –
stakeholders – tentent d’infléchir le capital. Le mouvement né aux
Etats-Unis dans les années septante a ensuite traversé l’Atlantique,
pour atteindre enfin les géants du sud-est asiatique. Conseils
d’administration et comités de direction s’y résignent, bon gré mal gré.

Du coup, les ONG, auparavant ennemies, deviennent des partenaires, tour
à tour légitimes ou à peine tolérées, sur la voie du changement. Même
si les actions de rue et le lobbying auprès des institutions,
nationales et internationales, restent toujours d’actualité afin
d’imposer les principes de justice sociale et du commerce équitable.

En même temps, les actionnaires laissent libre cours à leur curiosité,
posent des questions, demandent des affaires transparentes, qui doivent
rapporter certes, mais pas à n’importe quel prix. Fonds et placements
verts se multiplient. De nouveaux services voient le jour. D’un côté,
les consultants en développement durable accompagnent CEO et cadres
vers le profit responsable. De l’autre, les analystes de la bonne
gouvernance désignent les établissements dignes d’un investissement
éthique. Bref, encerclées, les entreprises n’ont plus qu’une
alternative : se doter d’une conscience ou subir les attaques
incessantes des «moralisateurs».

Les actionnaires à la rescousse

Après les chevaliers d’industrie, pères du capital et des salariés,
chassés ensuite par les technocrates tout-puissants, qui gouvernent les
entreprises en gestionnaires éclairés, voici le temps de l’actionnaire
qui veut contrôler les sociétés dans lesquelles il investit,
directement ou à son insu, via les caisses de pension notamment. C’est
ainsi que Pierre-Yves Gomez raconte la marche vers une future République des actionnaires, titre du livre qu’il a publié en 2001 chez Syros avec le concours de la revue Alternatives Economiques.

En trois siècles, le pouvoir du sang s’évide au profit du savoir des
experts qui a déshérité les familles des origines et marginalisé les
actionnaires. Désincarnée, l’économie se voue corps et âme à la
performance et à la croissance, loin des lenteurs et des compromis
politiques. Tant que ça marche, le manager peut régner en paix. Et les
business schools font un malheur. Cependant à partir des années
soixante, le climat change. La critique s’organise. Les intellectuels
d’une part, John Kenneth Galbraith en tête dès 1958 (L’Ere de l’opulence),
relayés peu après par les mouvements post-68 des consommateurs ou par
les organisations écologistes – aux trousses des marques mondialisées –
s’attaquent à l’hégémonie des multinationales dirigées par une
oligarchie de CEO et PDG qui cumulent les charges, s’échangent les
fauteuils et s’enrichissent à coup de stock-options et d’indemnités
royales. Un article d’Erik Assadourian, paru dans l’Etat de la planète magazine
(mai/juin 2005), encadre bien la force de frappe des transnationales
qui rivalisent avec les PNB nationaux. Leur influence sur la vie
quotidienne de millions d’individus saute aux yeux. Sans parler des
coûts sociaux et environnementaux qui pèsent sur les contribuables.
Selon Raph Estes (Tyranny of the Botom Line)
aux Etat-Unis en 2002, ces coûts dépassent largement, quatre fois plus,
les bénéfices de toutes les sociétés américaines qui totalisaient 822
milliards de dollars. Inventées pour fournir biens et services, les
grandes entreprises se sont métamorphosées en parasites de leur
environnement. Mais la contestation ne suffit pas, elle connaît
d’ailleurs des hauts et des bas, même si elle obtient des résultats
spectaculaires, surtout au cours des années nonante (voir le succès de
l’année du sweatshop en 1996 évoqué par Naomi Klein dans No Logo).

Besoin d’argent

Au terme des Trente Glorieuses, la nécessité de moderniser l’appareil
productif, la tertiarisation croissante et la crise à la fois monétaire
et pétrolière déclenchent aux Etats-Unis une forte demande de capitaux
sur le marché boursier où une multitude de petits actionnaires
«prêtent» traditionnellement leurs économies aux entreprises du pays.
Les caisses de pension (pension funds),
qui assurent depuis peu les retraites des Américains, doivent à leur
tour rentabiliser les fonds de leurs cotisants. Offre et demande se
rencontrent et font exploser le marché financier d’outre-Atlantique.
Wall Street capitalise 17 000 milliards de dollars au début du xxie
siècle, ils étaient à peine 600 en 1970. De fil en aiguille, d’autres
produits financiers (mutual funds)
se développent et absorbent l’épargne de millions d’Américains (ils
étaient six en 1950, vingt-cinq en 1975 et trente en 2000).

La nécessité de contrôler

Les placements à long terme, stables et productifs, mais également les
intérêts des corporations qu’elles représentent (fonctionnaires,
syndicats et Eglises), obligent les caisses de pension américaines à se
préoccuper de la gestion et des activités des sociétés dans lesquelles
elles investissent, voire à combattre leurs dérives. Le besoin de
contrôle débouche sur la réforme des entreprises. But de l’opération :
rendre aux actionnaires leurs prérogatives et limiter la mainmise des
dirigeants. En même temps, toujours aux USA, les investisseurs
commencent à sélectionner entre bonnes et mauvaises sociétés. Le
boycott de l’Afrique du Sud s’étend ensuite au secteur de l’armement,
du tabac, de l’alcool avant de censurer le travail enfantin ou
l’expérimentation animale jusqu’à la naissance des fonds éthiques ou
verts. Ils représentent aujourd’hui près de 15% de portefeuilles
d’investissements aux Etats-Unis.

En quelques années, la révolution partie du nouveau monde atteint
l’Europe. Les principes d’une gestion transparente et démocratique se
généralisent alors que la pression des ONG sur les multinationales
s’accentue en faveur des pays pauvres. L’actionnariat de masse se
développe et avec lui la demande accrue de surveillance. Car si le
profit reste primordial, la manière de l’obtenir n’est plus
indifférente.    

Les quakers précurseurs

Au xixe siècle déjà les quakers américains investissaient leurs
économies selon des critères très stricts. Ils excluaient de leurs
portefeuilles notamment les fabricants d’armes et de tabac. De nos
jours, ils suivent le chemin tracé par leurs ancêtres et ont banni
également les OGM.

Shareholders et stakeholders

D’un côté il y a les bénéficiaires des dividendes, et en face tous les
autres acteurs impliqués par le fonctionnement d’une entreprise:
clients, ses collaborateurs, ses fournisseurs, les collectivités
publiques et la société civile. Les générations futures ainsi que
l’environnement naturel peuvent être considérés au sens large comme des
parties prenantes (stakeholders en français).

Corporate governance

Le gouvernement d’entreprise correspond à l’ensemble des règles qui
définissent les relations de pouvoir entre la direction générale, le
conseil d’administration, les actionnaires, ainsi que toutes les autres
parties prenantes de l’entreprise. L’objectif principal est
d’augmenter, à long terme, la valeur de l’entreprise.

Il n’existe pas à ce jour de standardisation officielle des bonnes
pratiques en matière de gouvernement d’entreprise. Cependant plusieurs
sociétés et organismes, dont l’OCDE, ont défini des recommandations
dans ce domaine. Les principaux critères se réfèrent notamment à la
transparence du fonctionnement de l’entreprise, à l’égalité de
traitement entre actionnaires, ainsi qu’à l’indépendance du Conseil
d’administration.

(Selon la définition proposée par la fondation Ethos)

A lire:

John Kenneth Galbraith, L’ère de l’opulence, Calmann-Levy, 1985. (Affluent Society, 1958)

Pierre-Yves Gomez, La république  des actionnaires, Syros – Alternatives Economiques, 2001.

Naomi Klein, No Logo. La tyrannie des marques, Leméac – Actes Sud, 2000.

Erik Assadourian, «Lorsque les bonnes entreprises tournent mal. Evolution des sociétés de capitaux. 1ère partie», in L’Etat de la planète Magazine, mai/juin, 2005.

Raph Estes, Tyranny of the Bottom Line: Why Good Corporations Make Good People Do Bad Things, Berrett-Koehler, San Francisco, 1996.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/8866
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/8866 - Merci

En relation

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne
Les commentaires sont fermés.

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP