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Tellement contemporaine

Les
œuvres prolifèrent sur la Lagune. Elles brouillent les sens et les
matières. Et la beauté se balade éphémère avec le monde aux trousses.


Le portail de l’église de San Stae est fermé. Impossible de voir
l’installation de Pipilotti Rist. Des pèlerins, fans de Tiepolo et de
Benoît XVI, ont protesté à la vue du paradis terrestre peuplé de nus
féminins projetés contre le plafond de l’église. Sans hésiter, le curé
a bouclé la maison de Dieu, aux fidèles et aux profanes, à la barbe du
contrat de location conclu avec l’Office fédéral de la culture. Car
l’artiste saint-galloise, égérie d’Expo.01, fait partie de la troupe
envoyée sur la Lagune pour représenter la Suisse. Les vaporetti qui
grondent à deux pas dans l’eau verte du Canal Grande effacent vite la
déception. Un beau dimanche d’automne descend sur Venise.

Des promeneurs dans l’obscurité
Censure ou pas, le curé s’en défend, barricadé dans la prière,
l’Arsenale ouvre à dix heures tapantes ses portes. Les œuvres flottent
dans l’humidité froide des Corderie, une enfilade nocturne de halles.
C’est le ventre d’une baleine. Je suis Pinocchio. Immédiatement, la
rage féministe compulse les statistiques de la ségrégation sexuelle et
raciale, en art et ailleurs. Même si pour la première fois la Biennale
a confié à deux femmes espagnoles le destin de ses deux expositions
thématiques. L’une concentrée dans le pavillon Italia, centre
névralgique des Giardini di Castello, intitulée L’expérience de l’art,
réalisée par Maria de Corral. Et l’autre, Encore un peu plus loin, sous
la direction de Rosa Martinez, occupe l’Arsenale.
Les affiches fluo des Guerilla Girls mordent à pleines dents avant
d’avaler les promeneurs à la lumière fade d’un lustre de tampax, une
sorte de glotte géante qui vibrionne au seuil du tube digestif. Une
femme élégante casse au ralenti de la vaisselle d’époque sur un écran
suspendu. Les tableaux naïfs, bruts, thérapeutiques d’une cantatrice
turque, seul souvenir de peinture, assistent au spectacle. La nuit gobe
le sérieux tout militant des vidéos d’une performer qui se rase en
public, se soumet à une opération transformant son pubis, livre aux
policiers le sang de leurs victimes et se fouette en direct le jour du
vernissage autant de fois que les femmes tuées au Guatemala en une
année. Puis, quatre Russes goguenards emboîtent le mauvais goût potache
en courtes séquences filmées où ils sodomisent des jeunes filles mortes
de rire, se poussent et se tapent pour rien, s’empiffrent de viande et
de sauces jusqu’au vomissement. On peut aussi simuler ses propres
funérailles en musique avec certificat de décès livré au terme de la
séance. Ou s’encanailler dans l’univers travesti de Leigh Bowery,
transformiste infatigable et vedette hystérique des clubs londoniens,
mort à 33 ans le 31 décembre 1994.
La kermesse de cris et de châtiments dans la procession de 49 artistes
– tous pays confondus – vise l’étourdissement, parfois charnel, parfois
new-age. Et ça marche. La foule fantomatique vacille (déjà plus de 160
000 entrées). Elle avance en tâtonnant, recule, zigzague. Grisée et
aveugle, à cheval sur le vrai et le faux, le convenable et
l’intolérable, l’art et la farce. Proche de l’euphorie vécue au milieu
des allées rutilantes des hypermarchés. Encore un peu plus loin dans le
dérèglement. Dans l’illusion d’aller à contre-courant. A l’image de
Kimsooja, Coréenne exilée à New York, saisie immobile, tournant le dos
à la caméra, au milieu du flux incessant des personnes dans six villes
du monde. Quitte à se réveiller avec la gueule de bois face à
l’intransigeance innocente d’un prêtre ou aux réticences
administratives qui ont empêché Gregor Schneider de dresser un cube
noir géant, cousin de La Mecque, au centre de la place Saint-Marc.

L’officiel et l’incongru
Les Giardini di Castello respirent l’air du large. Les pavillons
rappellent le Ballenberg bernois, si contemporain. Les bâtiments
accusent sans honte les époques et les idéologies de leurs
commanditaires. Chaque pays, maître chez lui, y expédie les artistes de
son choix. Seul le pavillon Italia, désormais trop grand, mussolinien
et à l’architecture labyrinthique proche du sudoku, rassemble les
pièces de 42 créateurs, morts ou vifs. De salle en salle, d’aparté en
mezzanine, l’art vire au bazar. International, riche en stars.
Omnipotent et total, s’il le faut, égal des mots et des phrases de
Barbara Kruger qui couvrent la façade de l’immeuble, ou de l’animation
polyptyque de William Kentridge, en route vers la lune. Dans le souk
multimédia, à coup de pixels et mégabits, la peinture refait surface
via Francis Bacon, Marlen Dumas, Matthias Weischer. Mais ce n’est qu’un
sursaut, une anomalie. L’hybride, énigmatique et individualisé à
l’extrême, dicte sa loi. Plus c’est fou, plus c’est beau. Alors que les
conventions refoulées, malaxées par des moi exubérants, marquent chaque
œuvre de leur absence.
Le village en fête dans la boue de l’acqua alta, vraiment vénitienne,
vit ses excès aux frais du prince. Le roi retrouve ses bouffons. Les
bouffons réclament leur roi. Bref, l’Etat paie et les artistes créent,
sans trop se froisser. Ainsi l’Autrichien Hans Schabus écrase le foyer
de son pays sous une montagne factice digne d’un emballage de Christo.
Les murs du pavillon de la Serbie Montenegro exhibent ni plus ni moins
les empreintes laissées par l’exposition d’il y a deux ans. Norvégiens
et Suédois démontent portes et fenêtres afin de laisser pousser au
centre de l’espace trois arbres qui percent le plafond. Un vent idiot
souffle à travers les étages du palais russe. Et la Suisse, plutôt bon
enfant, se contente d’une métaphore gymnique tournée par Shahryar
Nashat dans les salles du Louvre consacrées à Rubens, d’une interview
confession du frère dépressif d’Ingrid Wildi et d’un roman-photo monté
par Gianni Motti sur l’affaire d’un homme d’affaires.
Enfin, avant de trébucher sur les vestiges des têtes colossales de
Thomas Schütte, sculpteur allemand, ou de se distraire à la vue de
Jocondes informatisées du peintre russe George Pusenkoff, disséminées
entre calli et fondamenta, il vaut la peine de mater le chronomètre de
Gianni Motti accroché au fronton du pavillon fédéral. Il décompte le
temps qui nous sépare de la fin du monde. L’exception ultime vers la
normalité. En somme, le paradis, loin de la susceptibilité des hommes
et des religions.     md


DOMAINE PUBLIC

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