Mode lecture icon print Imprimer

Frütiger: Les bâtisseurs au but

Au-delà
des exploits médiatisés d’une équipe de football, une région, une ville
et des entrepreneurs travaillent discrètement sans perdre la tête.

icone auteur icone calendrier 7 octobre 2005 icone PDF DP 

Thématiques

Frutiger AG,
entreprise polyvalente dans le secteur du bâtiment, des routes, du
génie civil et des travaux souterrains, marque les maillots du FC Thoune.
C’est l’équipe surprise du championnat suisse de football. Elle joue
désormais dans la cour des grands, en ligue des champions, malgré son
«maigre» budget de 5,2 millions de francs, dont 400 000 consacrés aux
jeunes. Depuis 1996, Frutiger verse dans ses caisses trois cent mille
francs par an ; dix jours du salaire de David Beckham, l’un des joueurs
vedette du Real Madrid. Cet argent lui vaut maintenant une audience
planétaire. Plutôt symbolique, selon Fritz Haldimann, membre de la
direction, car il faudrait vendre grille-pain ou lecteurs DVD plutôt
que tunnels et viaducs pour en retirer un profit véritable. Reste le
gain en image et quand Thoune gagne, c’est un peu tout le personnel qui
l’emporte, dédoublant ainsi sa motivation au travail. Avant de courir
au stade en force. Ils étaient un millier lors d’un match comptant pour
la coupe européenne. En revanche et malgré les succès de l’équipe, la
société ne va pas dépenser davantage. Tout doit rester à mesure d’homme
et d’Oberland bernois. Quitte à s’effacer le jour où les millions de
l’UEFA bouleverseront la rigueur financière et la bonne gestion du FC
Thoune. Car le sens de la mesure tourné vers le long terme, paré des
méthodes modernes d’évaluation des risques, importe plus que quelques
victoires éphémères. L’amour du sport, gage d’une bonne santé, prime
sur sa professionnalisation. Si bien que les salariés pourront toujours
entretenir leur forme physique dans les clubs du groupe.

Une armée de fer

La famille construit la première usine à Thoune
en 1869. A la même époque, sous l’impulsion du conseiller fédéral Jakob
Stämpfli, l’Etat centralise l’industrie d’armement, jusqu’alors dans
les mains des cantons. Thoune, nantie depuis 1819 de la première école
militaire du pays devenue ensuite la plus grande place d’armes de
Suisse, se consacre à la fabrication de munitions. Cent trente-six ans
plus tard, il y a encore deux Frutiger au sein de la direction, les
cousins Luc et Thomas, représentant la quatrième génération. Plus de
quatre cents millions de chiffre d’affaires et mille six cents salariés
lui garantissent un bel avenir. Depuis les rives du lac, l’entreprise a
multiplié les filiales éparpillées sur le Plateau, via fusions et
rachats, seize en tout de Meyrin à Zurich. Le groupe Diamantbohr de
Buchs en Argovie, spécialisé dans le forage et sciage du béton avec des
outils en diamant, est le dernier arrivé. La petite fabrique d’origine,
enracinée plus que jamais dans la région, chevauche aujourd’hui le
marché du bâtiment suisse avec l’assurance d’un holding.

Après les inondations estivales qui ont ravagé routes et maisons, les
panneaux Frutiger, rouges avec le nom en blanc, se dressent sur tous
les chantiers. Un logo sobre et apaisant, qui annonce fatalement la
qualité suisse à l’œuvre.

Une ville méconnue

Le siège social de l’entreprise se niche à l’ouest de la ville de
Thoune, au 37 de la Frutigenstrasse qui s’étire en direction de Spiez,
dans une banlieue industrielle ordinaire. Les nuits étoilées des
rencontres internationales l’effleurent à peine. On ne se nourrit pas
d’illusions dans une ville meurtrie par les coupes dans les effectifs
de l’armée, de la Poste et de Swisscom ainsi que par la faillite de sa
Caisse d’épargne au début des années nonante. Jalouse de Berne,
cosmopolite et capitale, et d’Interlaken, japonaise et touristique,
Thoune a cependant misé sur ses PME et des touristes fidèles, loin de
la kermesse bruyante de ses voisins. Les buts de son équipe de football
couronnent ainsi un effort plus ancien, à l’écart des médias bouche
bée, surtout en Suisse romande, à la vue de ce lieu inconnu, voisin du
néant : un «trou perdu» selon les mots malheureux du rédacteur en chef
du Matin Dimanche, publiés le 2 octobre 2005.

Vigie stratégique sur la voie nord-sud via le Grimsel, la ville hérite
d’un château fort au xiie siècle sponsorisé par les Zähringen. Le
développement des chemins de fer au xixe en fait un pôle d’attraction
pour la métallurgie, et l’ouverture de la ligne du Loetschberg la
rapproche de l’étranger. Ferdinand Hodler l’immortalise dans ses
paysages d’été. Johannes Brahms lui chante quelques mélodies entre 1886
et 1888. Et Jean Ziegler y naît en 1934. Sans parler de l’inspecteur
Studer, envoyé par Friedrich Glauser enquêter dans le manoir de Thoune
qui «semblait avoir été construit pour l’éternité». Le «trou perdu» a
une histoire et un présent en dehors des stades. Frutiger, au fil du
temps, symbolise la vitalité têtue d’une ville à moins d’une heure et
demi du lac Léman, coupable de son ignorance. 

Friedrich Glauser, L’inspecteur Studer, 10/18, 1999.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/8770
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/8770 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Les commentaires sont fermés.